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16.10.09

Porte-voix




Quand je suis fatigué à tel point que je ne sais plus mon nom

Quand mes mains glissent sans saisir, plissent sans plaisir

Quand les matins sont tellement cool qu'ils sortent dans le Mile End plutôt que de m'encenser et m'ensemencer telle une glèbe joyeuse

Quand le pays de pays, quand le nom de nom et le nom de pays semblent au bord de l'émeute, ça ira, ça ira

je prends une pause, j'éteins le je, je tais le nombre, je chiffre mes idées, je pose sur ma tête ma casquette amarante et je laisse le plaisir à Char de dire, je m'efface et me dissous dans les mots de Char.

C'est mon dada. Ma misère et mon enchantement. Le fin du fin de la fin des mots et des maux.


Et ça s'adresse à l'Achigan, directement, évidemment. Et (comme dirait Yourcenar) à quelques autres...


L'AVENIR NON PRÉDIT

Je te regarde vivre dans une fête que ma
crainte de venir à fin laisse obscure.

Nos mains se ferment sur une
étoile flagellaire. La flûte est à retailler.

À peine si la pointe
d'un brutal soleil touche un jour débutant.

Ne sachant plus si tant
de sève victorieuse devait chanter ou se taire, j'ai desserré le poing du Temps
et saisi sa moisson.

Est apparu un multiple et stérile
arc-en-ciel.

Ève solaire, possible de chair et de poussière, je ne
crois pas au dévoilement des autres, mais au tien seul.

Qui gronde,
me suive jusqu'à notre portail.

Je sens naître mon souffle nouveau
et finir ma douleur.



Trois toiles de Jan Toorop (un immense symboliste et un de mes artistes préférés de la Belle Époque)

11.10.09

Le plus beau des poèmes



Le plus beau des poèmes est celui dont les signes renvoient, ambivalence des signes en eux-mêmes et entre eux et partout autour du poème, à l'infini de l'amour que le lecteur y trouve. Le plus beau des poèmes, ou le plus vrai, consiste en ceci qu'il parle pour chacun, en chacun, au nom de tous à chacun, au nom de chacun à tout le monde, et qu'il ne parle que pour soi sans jamais oublier sa visée universelle d'embrassement ou d'embrasement ; feu et baiser, incendie des lèvres amoureuses qui vibrent au son du poème qui s'allume dans la voix, dans le regard, dans les mains, dans les sexes. Le poème vibration est une onde de choc qui place chaque geste dans un non-contexte parfait, dans un non-lieu toujours situé en deçà des idées, toujours ici, à jamais maintenant, arraisonné sur un coup de glotte qui le renvoie à son inexistence totale de pur amour, de pure énergie. C'est le vertige sonore de la conquête du sens sur le chaos du bruit, et c'est le silence flagrant, fulgurent, et comme démultiplié dans sa chair vive de mots estropiés pour toucher à travers un vide vibrant, sans bruit, sans bruit, le coeur excellent de la réalité la plus haute, la plus belle.

Je suis fier de chaque personne qui réussit à se lire, à se découvrir dans un vers, dans une strophe, dans un mot, dans un silence. Et au plus près de soi, dans l'éloignement absolu de soi, quant à soi qui n'est pas plus qu'une caresse durant la nuit, un dévoilement, un retour sur origine ou dans la brunante du sensé, perdre soudain contact avec le ronronnement du quotidien pour se sentir moins seul à vivre et à mourir -- ces termes d'un contrat trop vaste, qui tourne court, et qui court à perdre haleine.

Éloge de vous, ô tels que vous êtes, soyez toujours, et aimez-moi si vous m'aimez, car je serai mieux demain, je serai plus grand demain.




ENVOÛTEMENT À LA RENARDIÈRE

Vous qui m'avez connu, grenade dissidente, point du jour déployant le plaisir comme exemple, votre visage, -- tel est-il, qu'il soit toujours, -- si libre qu'à son contact le cerne infini de l'air se plissait, s'entr'ouvrant à ma rencontre, me vêtait des beaux quartiers de votre imagination. Je demeurais là, entièrement inconnu de moi-même, dans votre moulin à soleil, exultant à la succession des richesses d'un coeur qui avait rompu son étau. Sur notre plaisir s'allongeait l'influente douceur de la grande roue consumable du mouvement, au terme de ses classes.

À ce visage, -- personne ne l'aperçut jamais, -- simplifier la beauté n'apparaissait pas comme une atroce économie. Nous étions exacts dans l'exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre.

Dès lors que les routes de la mémoire se sont couvertes de la lèpre infaillible des monstres, je trouve refuge dans une innocence où l'homme qui rêve ne peut vieillir. Mais ai-je qualité pour m'imposer de vous survivre, moi qui dans ce Chant de Vous me considère comme le plus éloigné de mes sosies?


René Char (Fureur et Mystère)




Le plus beau des poèmes, c'est celui où l'auteur n'est autre que l'amour comme envoûtement, et qui parle de Vous quand je parle pour moi. Je ne connais d'autre moment plus envoûtant que celui-ci, où, dans le crépuscule des amours décevants, ma route est un vent, les corps vieillis crachant sur les images les plus bêtement stylisées du songe érotico-létal, pour que nos sourires témoignent de notre entendement, et nos yeux se trouvent enfin,et se parlent enfin ; rencontre vitale parmi les non-rencontres virtuelles assemblées sur les cartes du Voyant.



Mes ans sont ceux qui me restent. Merci pour café, le gîte et le couvert. Éloge de Votre amour.


Je suis né le 11 octobre, il y a quarante mille ans. Mais je nais à chaque fois que nous récitons en silence le plus beau des poèmes pour nous réconforter, ensemble.


Bast



26.8.09

Fureur et mystère

En attendant la suite de mon billet "Fantasme", je vous embrasse avec les mots de René Char :





AFIN QU'IL N'Y SOIT RIEN CHANGÉ


1. Tiens mes mains intendantes, gravis l'échelle noire, ô Dévouée; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.


2. Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son coeur.


3. Dans la luzerne de ta voix tournis d'oiseaux chassent soucis de sécheresse.


4. Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.


5. La quantité de fragments me déchire. Et debout se tient la torture.


6. Le ciel n'est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu. L'étoile furtive de la pluie s'annonce. Frère, silex fidèle, ton joug s'est fendu. L'entente a jailli de tes épaules.


7. Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse.


8. J'ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l'assaut de la pierre de l'éternité.


9. "Je t'aime", répète le vent à tout ce qu'il fait vivre.
Je t'aime et tu vis en moi.



9.8.09

Last call Lascaux



(Musique d'accompagnement : Portishead)


Dimanche pm, j'écoute en boucle de la musique sur mon portable, je regarde mon frigo décongeler, je pense à ma vie, c'est fou comme je me sens préhistorique.

Et de fait, René Char me vient en tête, ça coule et ça colle dans mon occiput, de la dèche poétique pour féconder le futur sans savoir si ça donnera quelque chose, à la fin.



LASCAUX

René Char





I

HOMME-OISEAU MORT ET BISON MOURANT


Long corps qui eut l'enthousiasme exigeant,
À présent perpendiculaire à la Brute blessée.

Ô tué sans entrailles!
Tué par celle qui fut tout et, réconciliée, se meurt;
Lui, danseur d'abîme, esprit, toujours à naître,
Oiseau et fruit pervers des magies cruellement sauvé.




("Le langage en qui parle l'origine, est essentiellement prophétique. Cela ne signifie pas qu'il dicte les événements futurs, cela veut dire qu'il ne prend pas appui sur quelque chose qui soit déjà, ni sur une vérité en cours, ni sur le seul langage déjà dit ou vérifié. Il annonce, parce qu'il commence. Il indique l'avenir, parce qu'il ne parle pas encore, langage du futur, en cela qu'il est lui-même comme un langage futur, qui toujours se devance, n'ayant son sens et sa légitimité qu'en avant de soi [...]" - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)




II

LES CERFS NOIRS


Les eaux parlaient à l'oreille du ciel.
Cerfs, vous avez franchi l,espace millénaire,
Des ténèbres du roc aux caresses de l'air.
Le chasseur qui vous pousse, le génie qui vous voit,
Que j'aime leur passion, de mon large rivage!
Et si j'avais leurs yeux, dans l'instant où j'espère?




("Dans chacune des oeuvres de René Char, nous entendons la poésie prononcer le serment qui, dans l'anxiété et l'incertitude, l'unit à l'avenir d'elle-même, l'oblige à ne parler qu'à partir de cet avenir, pour donner, par avance, à cette venue, la fermeté et la promesse de sa parole." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)





III

LA BÊTE INNOMMABLE


La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l'air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.

Ainsi m'apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.



("Toute parole commençante, bien qu'elle soit le mouvement le plus doux et le plus secret, est, parce qu'elle nous devance infiniment, celle qui ébranle et qui exige le plus : tel le plus tendre lever du jour en qui se déclare toute la violence d'une première clarté, et telle la parole oraculaire qui ne dicte rien, qui n'oblige en rien, qui ne parle même pas, mais fait de ce silence le doigt impérieusement fixé vers l'inconnu." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)




IV

JEUNE CHEVAL À LA CRINIÈRE VAPOREUSE


Que tu es beau, printemps, cheval,
Criblant le ciel de ta crinière,
Couvrant d'écume les roseaux!
Tout l'amour tient dans ton poitrail :
De la Dame blanche d'Afrique
À la Madeleine au miroir,
L'idole qui combat, la grâce qui médite.



("La nature est puissante sur cette oeuvre, et la nature, ce n'est pas seulement les solides choses terriennes, le soleil, les eaux, la sagesse des hommes durables, ce n'est pas même toutes choses, ni la plénitude universelle, ni l'infini du cosmos, mais ce qui est déjà avant tout, l'immédiat et le très lointain, ce qui est plus réel que toutes choses réelles et qui s'oublie en chaque chose, le lien qu'on ne peut lier et par qui tout, le tout, se lie. La nature est, dans l'oeuvre de René Char, cette épreuve de l'origine, et c'est dans cette épreuve où elle est exposée au jaillissement d'une liberté sans mesure et à la profondeur de l'absence de temps que la poésie connaît l'éveil et, devenant parole commençante, devient la parole du commencement, celle qui est le serment de l'avenir." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)





Mon congélateur coule de partout sur le plancher taché, usé, où je me traîne comme un chasseur aux aguets, sagaie à la main et les idées en pagailles ; qu'elles eussent voulu seulement m'apparaître et j'aurais fait long feu de mes oeuvres futures ; joute en émoi, en moi je me terre, et la prescience des débuts fonde la promesse de grands écobuages sur les peaux pariétales où je dessinerai l'espoir de mes seuls instruments, doigts, paumes, langue, sexe.

Prendre la mesure du présent, c'est le cadeau de l'éternité aux mortels qui se projettent sur les rivages du rêve ou les parois à venir de l'art.


(En d'autres mots. Mon désir orne la promesse de l'aube renouvelée sur les sexes exposés du cyberespace ; d'autres fièvres à venir.)

30.5.09

Miscellaneous hanté





Depuis que je suis allé au Musée d'art contemporain mercredi dernier, je pense sans cesse à l'oeuvre de Christine Davis. Cliquez sur son nom pour accéder à la présentation de celle-ci sur le site du musée.

Je relis avec délectation le poème de mon cher Mallarmé, L'Après-midi d'un Faune, depuis. Davis a trouvé une façon inspirante de revisiter les espoirs et les certitudes fanées de l'époque qui a donné naissance à notre monde, la Belle Époque, en juxtaposant les mots du poème sur les pages peintes à la main d'une vieille édition (1845) des Éléments d'Euclide. Le contraste est épistémologique, esthétique et métaphysique. Car notre réalité humaine, depuis toujours, est "euclidienne", tandis qu'à l'époque de progrès scientifique et industriel illimité, voire hystérique, de Mallarmé, on prend soudainement conscience que d'autres mondes non-euclidiens sont possibles, sont réels, sont contraires au sens commun.




Mon amoureux est le premier individu que je rencontre en cette vie qui s'intéresse autant que moi, pour certaines des mêmes raisons que moi, aux origines du christianisme, au monachisme et à différents phénomènes religieux sur lesquels j'ai passé beaucoup trop de temps à réfléchir. Mon excitation est grande. Nous ne sommes pas chrétiens, ni l'un ni l'autre. Mais nous sommes fascinés par les mêmes choses, les mêmes livres, les mêmes images. Je suis tellement heureux! Ça fait bizarre, du coup, de discuter des règles complètement absurdes et sectaires des anachorètes égyptiens, de l'influence du manichéisme et de l'isisme sur les représentations chrétiennes primitives, et sans transition, manger des hot-dog en écoutant des épisodes de Family Guy (dont nous sommes friands), faire l'amour, etc.

Nous nous sommes trouvés.



Le cousin d'une bonne amie à moi s'est fait attaqué au Gabon par des trafiquants d'organes (ils vendent le coeur, la langue et les parties génitales de leurs victimes à des sorciers, paraît-il) à coups de machettes. De machettes. L'image me hante.

(Il a réussi à se sauver, à sauver sa vie, mais un de ses bras est lacéré en de multiples endroits.)




Je suis amoureux de Xavier Dolan. J'imagine que nous sommes des milliers. Mais moi, je sais qu'il m'aime, qu'il me veut. (Érotomanie : L'érotomanie est une maladie du groupe des psychoses, construite autour de la conviction délirante que l'on est aimé par une personne.)


(Rêve d'un trip à plusieurs, avec Xavier Dolan, le prince Harry, mon copain et moi... entre autres.)




Extrait de l'Après-midi d'un Faune, de Mallarmé. Que je dédie à l'Achigan pour des raisons évidentes.

"Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d'alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l'amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses; et par d'idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.

O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers."


Maphto, Maphto... me pardonneras-tu un jour mon silence indigne à ton égard? (Changez le nom, et sentez-vous visé(e)s, lecteurs/lectrices, par mon cri du coeur, mon aveu de faiblesse, ma culpabilité d'homme de peu de mots.)



Où les marais?
Où les orchidées?
Que sont devenues
rivières et forêts
et lentes cérémonies
à l'aube

hélas
mon Île n'est plus que
vile





Je me suis réveillé cette nuit en croyant qu'il y a avait une émeute sur Mont-Royal. C'était la sortie des bars. Je déteste les voix avinées des jeunes femmes vulgaires qui beuglent deux octaves trop haut. Puissent les femmes contrôler mieux leur débit, leur ton, leur façon de s'exprimer en public, surtout à 3h30 du matin. Vivement des voix de Catherine Deneuve ou de Fanny Ardant partout autour de chez moi, autour de moi. La grâce, l'élégance et l'exquise beauté des femmes de jadis. Étudiées, raffinées, sexuellement explosives et surtout, magnifiques. À mille milles de nos vulgaires catins actuelles qui brisent leur voix et leurs charmes à force de ne se contrôler jamais (surtout devant leurs proies masculines, les pauvres).

Quant aux garçons...




Pour ne pas terminer : René Char. Suite à ma réflexion sur le bonheur de se lever à 4h du matin.

"152.

Le silence du matin. L'appréhension des couleurs. La chance de l'épervier." (Feuillets d'Hypnos)