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16.2.10

Wittgenstein, les secrets d'alcôve, et moi




Je vous présente la phrase qui, de toutes les phrases de tous les livres de philosophie que j'ai jamais feuilletés d'un geste las, nu dans les bras de mes amants et de mes maîtresses torsadées, est de loin celle qui m'a le plus longuement habité.

Dans ma vie, hélas, les phrases ont la réalité des organes du corps. Et si la santé est le silence des organes (Blaise Pascal™), alors je suis un grand malade.

Elle est de Ludwig Wittgenstein. Elle parle de ce que la philosophie peut et ne peut pas exprimer. Elle parle de sa propre disparition en tant que phrase. Elle parle de ce que nous devons taire...

Elle parle pour moi, et résonne dans le vide de mes propres phrases :


« Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.»



«Sur ce dont on ne saurait rien dire, il faut garder le silence.»

(7e proposition du Tractatus Logico-philosophicus)







PS - À partout, qui aime les jeux vidéo : le jouet Wittgenstein aux superpouvoirs amusants.



PPS - Extrait d'un texte des zinternets, donc douteux :

« Bertrand Russell, who knew Wittgenstein was gay, once hired him as a secretary. Amused by seeing him pace for hours up and down his room in agitated silence, like a wild beast, he asked him, "Are you thinking about logic or your sins?”

“Both,” he replied to Russell, then continued his pacing.»


So do I. So do I.

1.1.10

Triptique du Nouvel an : 1910



**


En 1910, le monde ressemblait à ça :


La Belle Époque tirait tristement à sa fin. Les Grands Empires coloniaux aussi, mais rien ne semblait le laisser prévoir. Les Arts entraient résolument dans une nouvelle ère, marquée par l'abstraction et l'abandon des structures traditionnelles (tant au niveau des institutions que des techniques).

Depuis quelques mois, en 1910, la musique classique occidentale était alors bouleversée, dans ses fondements mêmes, par le travail de Arnold Schönberg, compositeur de musique atonale, interprété ici au piano par le grandissime Glenn Gould :




À noter qu'en 1910, c'est la naissance du quotidien Le Devoir, fondé par le tribun nationaliste Henri Bourassa, petit-fils de Louis-Joseph Papineau (Yo, Papine, c'est dans ta famille, ça!). D'ailleurs, je trouve perso qu'on n'utilise pas assez l'expression exclamative : «Par la barbe d'Henri Bourassa!» J'ai longtemps lu Le Devoir avec une régularité quasi intestinale, pour être sûr d'être le mieux informé du monde, et aussi pour faire partie de l'élite des quelque 3% de part de marché du vieux quotidien de Bourassa. Maintenant, je dois dire que je lui préfère La Presse (et surtout cyberpresse) pour plein de raisons, mais je reste attaché de façon émotive et nostalgique à la barbante création de ce cher Henri Bourassa, que je ne feuillette désormais que pour y lire Jean Dion, Antoine Robitaille et quelques autres.


(Si vous agrandissez cette image, vous pouvez lire le petit message coquin que l'orateur vous a laissé, bandes de chanceux!!!)




Bourassa, d'ailleurs, était un nationaliste canadien qui s'opposait à l'impérialisme britannique. C'est le jour de ma fête, le 11 octobre, qu'il confronta le Premier ministre de l'époque, Sir Wilfrid Laurier, sur la question de la construction par le Canada d'une flotille de guerre, uniquement consacrée à la participation du Royaume-Uni à une éventuelle guerre contre l'Empire allemand.
Comme quoi, d'un siècle à l'autre, les (mauvaises) raisons pour le Canada de faire son effort militaire à l'étranger ne changent que de terrain de jeux et de Maître impérialiste à satisfaire (là le Roi de Londres, ici le Président de Washington). Bourassa avait alors raison de s'inquiéter; nous avons tout autant raison de nous révolter de la participation de notre entité fédérale à des invasions belliqueuses...




C'est aussi en 1910 que le bon vieux Tolstoï passa la plume à gauche. Militant pacifiste à tendances anarchistes, il fut un maître à penser du jeune Gandhi (le futur Mahatma) avec qui il entretint une correspondance. C'est une figure majeure de la littérature russe de tous les temps. J'aime Tolstoï. J'aime les vieux anarchistes aristocrates (Léon Tolstoï était un comte, issu d'une famille de vieille noblesse), comme mon cher Bertrand Russell (l'immense philosophe anglais dont le prof Baillargeon a fait la bio, ici en hyperlien). Modèles, idoles, mentors : de feue ma grand-maman à Léon Tolstoï, en passant par Russell, Borges et Normand Baillargeon, je reste un «fils déchu de race surhumaine / race de géants, de forts, de hasardeux...» etc., un moindre rejeton de grandes figures axiales.


Tolstoï et sa femme (la photo fut prise l'année même de son décès)

16.11.09

Coitus religiosus




À la fois pénétré par la musique de Marin Marais et par un phallus ami de très bonne taille, je pense à ma vie, et j'étire la main pour tirer un peu sur la cigarette agonisante dans le cendrier près de nous, sur la table de cuisine. Je reviens de travailler ; mon premier emploi de la journée, entre 5h15 et 11h15 du matin. (Et le soleil n'est point nommé, mais sa puissance est parmi nous.) Je devrais déjà me préparer à partir pour mon second emploi, qui débute vers 13h30 pour ne se terminer que tard en soirée. (Plus tard, cet après-midi, j'apprendrai qu'un de mes oncles est à l'agonie, aux soins palliatifs, et qu'une de mes cousines, enceintes jusqu'aux dents, a perdu ses eaux ce matin.)

Sur ma langue où s'étirent des gémissements félins, spontanés, je goûte avec étonnement la saveur biscornue du sexe et du café entremêlés, sorte de nec plus ultra aromatique, aux arabesques charnus des broderies classiques, aux formes végétales, qui ornent mon fauteuil ancien acheté probablement trois fois trop cher chez un antiquaire. Quand le plaisir me soulève de terre, évidemment, je ne pense plus à rien! Mais pourquoi la jouissance, la jouissance la plus immédiate, la plus émue, la plus douce ne serait pas une pensée? (Une pensée sans support de mots. Une pensée ronde. D'avant toute parole, et surtout la Bonne.) Une pensée complexe, mais antélinguistique, mais antédiluvienne, mais antéchristique?

À rebrousse-poil de la morale, qui se hérisse sottement de mes incartades récentes aux extrémités de l'Empire d'Orsenna, à l'orée du Farghestan de la sublime débauche, je passe ma main sur des fesses amies, les miennes, les siennes, des fesses qui se connaissent, qui ne se connaissent qu'au sens biblique du terme, et encore, et je suggère : « Plus fort. » Fortius, fortius, fortius. On pourrait croire, hélas, que ce cri olympien ne concerne que la beauté du geste, mais en fait, je constate, dans la droite ligne de ce qui précède, que non, vraiment, c'est à la vie, à la VIE, que je râle cette injonction latine : Fortius.

Fortius. Parce que c'est BON.

Comme Molly Bloom, et je suis vraiment, en cet instant de grâce païenne, devenu Molly Bloom, pour l'éternité comme dans un livre, je ne terminerai jamais ma phrase, je resterai jouissant et en pro-jection, en lancement, en rebond sur la superficie des choses, toujours rebondissant à la paupière si fine de la vérité, oui, je resterai aveuglé par un éclat de lumière ou de fumée, par un éclat de foutre ou de musique, et je resterai empalé, oui, empalé sur la vie comme un fuckin personnage joycien, empalé sur le quotidien que je ne renie pas même si c'est souvent une géhenne, une apoplexie, ce quotidien qui ronfle, qui vrombit, qui vomit sinistrement, qui m'étire des poches sous les yeux plissés de plaisir, oui, empalé par le goût intense du sperme et du café et de la mort dans ma bouche, sur mes lèvres rugueuses, sur mes dents, oui, sur mes dents, mes dents de silex qui crissent les unes sur les autres en envoyant des étincelles partout autour de moi dans la cuisine, des étincelles de plus en plus vives, de plus en plus blanches, de plus en plus chaudes, dans la cuisine bachique qui prendra feu sous la pluie de flammèches que mes dents préhistoriques craquent en jouissant, et oui, oui, je ne renie rien, ni mes heures de travail immondes, ni ma stérilité sociale, ni mes défectueuses preuves d'amour, ni mes débauches, ni mes amours, ni mes illusions, je ne renierai pas ma petitesse parmi vous, une saison encore parmi vous, étranger, étranger, parmi vous et pourtant, oui, comme vous, par vous, jouissant criant vivant vivant vivant OUI


Paysage avec Orion aveugle cherchant le Soleil (1658) Poussin

11.10.09

Le plus beau des poèmes



Le plus beau des poèmes est celui dont les signes renvoient, ambivalence des signes en eux-mêmes et entre eux et partout autour du poème, à l'infini de l'amour que le lecteur y trouve. Le plus beau des poèmes, ou le plus vrai, consiste en ceci qu'il parle pour chacun, en chacun, au nom de tous à chacun, au nom de chacun à tout le monde, et qu'il ne parle que pour soi sans jamais oublier sa visée universelle d'embrassement ou d'embrasement ; feu et baiser, incendie des lèvres amoureuses qui vibrent au son du poème qui s'allume dans la voix, dans le regard, dans les mains, dans les sexes. Le poème vibration est une onde de choc qui place chaque geste dans un non-contexte parfait, dans un non-lieu toujours situé en deçà des idées, toujours ici, à jamais maintenant, arraisonné sur un coup de glotte qui le renvoie à son inexistence totale de pur amour, de pure énergie. C'est le vertige sonore de la conquête du sens sur le chaos du bruit, et c'est le silence flagrant, fulgurent, et comme démultiplié dans sa chair vive de mots estropiés pour toucher à travers un vide vibrant, sans bruit, sans bruit, le coeur excellent de la réalité la plus haute, la plus belle.

Je suis fier de chaque personne qui réussit à se lire, à se découvrir dans un vers, dans une strophe, dans un mot, dans un silence. Et au plus près de soi, dans l'éloignement absolu de soi, quant à soi qui n'est pas plus qu'une caresse durant la nuit, un dévoilement, un retour sur origine ou dans la brunante du sensé, perdre soudain contact avec le ronronnement du quotidien pour se sentir moins seul à vivre et à mourir -- ces termes d'un contrat trop vaste, qui tourne court, et qui court à perdre haleine.

Éloge de vous, ô tels que vous êtes, soyez toujours, et aimez-moi si vous m'aimez, car je serai mieux demain, je serai plus grand demain.




ENVOÛTEMENT À LA RENARDIÈRE

Vous qui m'avez connu, grenade dissidente, point du jour déployant le plaisir comme exemple, votre visage, -- tel est-il, qu'il soit toujours, -- si libre qu'à son contact le cerne infini de l'air se plissait, s'entr'ouvrant à ma rencontre, me vêtait des beaux quartiers de votre imagination. Je demeurais là, entièrement inconnu de moi-même, dans votre moulin à soleil, exultant à la succession des richesses d'un coeur qui avait rompu son étau. Sur notre plaisir s'allongeait l'influente douceur de la grande roue consumable du mouvement, au terme de ses classes.

À ce visage, -- personne ne l'aperçut jamais, -- simplifier la beauté n'apparaissait pas comme une atroce économie. Nous étions exacts dans l'exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre.

Dès lors que les routes de la mémoire se sont couvertes de la lèpre infaillible des monstres, je trouve refuge dans une innocence où l'homme qui rêve ne peut vieillir. Mais ai-je qualité pour m'imposer de vous survivre, moi qui dans ce Chant de Vous me considère comme le plus éloigné de mes sosies?


René Char (Fureur et Mystère)




Le plus beau des poèmes, c'est celui où l'auteur n'est autre que l'amour comme envoûtement, et qui parle de Vous quand je parle pour moi. Je ne connais d'autre moment plus envoûtant que celui-ci, où, dans le crépuscule des amours décevants, ma route est un vent, les corps vieillis crachant sur les images les plus bêtement stylisées du songe érotico-létal, pour que nos sourires témoignent de notre entendement, et nos yeux se trouvent enfin,et se parlent enfin ; rencontre vitale parmi les non-rencontres virtuelles assemblées sur les cartes du Voyant.



Mes ans sont ceux qui me restent. Merci pour café, le gîte et le couvert. Éloge de Votre amour.


Je suis né le 11 octobre, il y a quarante mille ans. Mais je nais à chaque fois que nous récitons en silence le plus beau des poèmes pour nous réconforter, ensemble.


Bast



27.9.09

Xavier Dolan



Pourquoi est-ce que j'aime autant Xavier Dolan?





Dimanche, il pleut, je regarde des niaiseries sur Youtube et je me surprends à avoir chaud, à rougir en visionnant des entrevues de Xavier Dolan. Il me fait rire, il accroche mon regard, me plaît. Me fait réfléchir.

Que jamais je n'aurais imaginé un jour fantasmer sur le petit gars des annonces de Jean-Coutu; j'avais 17 ans quand il y jouait le p'tit criss blond.





Que mes amis, ô mes amis, amies "e" surtout, qui ont tellement, tellement voulu percer dans le domaine du théâtre, dans l'industrie cinématographique, n'ont peut-être pas moins de talent que lui, mais n'ont jamais osé être, c'est-à-dire travailler et se croire, travailler sans relâche, ce qui est une autre façon d'être. Tout comme moi : moi je n'ai jamais osé être, jusqu'au bout, ce que je voulais être. Je rêvassais alors que d'autres bossaient sur leurs projets. J'espérais... j'espérais être pris sous une aile protectrice d'emblée, échanger mon corps glabre et svelte d'adolescent contre les conseils et les conditions de travail et les caresses et les discussions d'un mentor. J'en ai rêvé, j'en ai connu... et je n'en ai rien retiré, sauf des bleus sur les fesses et sur l'âme. D'abord, j'aurais dû attendre d'être majeur... Et peut-être aussi n'avais-je pas le bon goût de me trouver un mentor vraiment très vieux et très influent, très doux aussi. Au lieu de ça, je me contentais de professeurs. Bad choice.

J'ai toujours écrit. Mais je ne comprenais pas vraiment le but, le sens de l'écriture. Je n'avais pas cette intuition géniale qui firent Lautréamont violer toutes règles, Rimbaud embrasser toute la langue et toute l'histoire de la littérature française. L'intuition juvénile... dictant des oeuvres à vu de nez. Au pif. Suivant ses (bas) instincts. Et pourtant, je recevais des marques d'admiration, d'encouragement, et, ce qui est tout aussi dommageable que les précédents, des réactions de rejet, de haine. Plus jeune, il m'arrivait de perdre complètement le sens de la réalité, à cause de ça.

L'été dernier, je connus, au sens biblique du terme, un jeune padawan terriblement beau, d'une beauté vraiment infernale, et surtout, extrêmement intelligent : école internationale, études brillantes, du talent fou pour le cinéma, et une volonté canalisée dans le travail (critiques de films, en anglais, et courts-métrages, etc.). Nos échanges étaient épiques, nos baises étaient torrides, nos rencontres, sporadiques. Trop sporadiques. J'étais amoureux de lui. Il n'avait que 18 ans (genre). Il m'avait d'abord menti sur son âge, le petit con. Je le voulais pour moi, que pour moi, je me sentais inspiré par lui comme je ne le fus jamais que par l'Achigan et peut-être aussi par quelques autres, de manière plus limitée, et je le voulais comme padawan, comme un espèce de disciple. Çà! je me prenais, à mon tour, pour un mentor. Un sale mentor de merde; il eut probablement aimé que je lui fasse davantage de bleus sur les fesses, en bon mentor, mais je préférais les lécher et les caresser goulûment, délicatement, amoureusement.

Et c'est moi qui eut encore les bleus sur l'âme. Je me fis très mal dans cette relation. Je finis par en perdre la tête. Bref, passons.



Il me plaisait comme me plait Xavier Dolan, et dans ce que je perçois de Xavier Dolan, et dans ce que j'aime trouver dans Xavier Dolan, et dans ce que j'aimerais être, moi.


Le mot est lâché : moi.


Peu importe sur qui je bande, avec qui je joue à la bête à deux dos (ou à trois ou quatre dos, d'ailleurs). Peu importe que ce soit fille ou garçon ou les deux entremêlé dans le même individu. Le type, l'idealtype que représente Xavier Dolan m'est irrésistible : d'une exquise jeunesse, l'air à la fois intello et fatal à la Johnny Depp, le talent, le talent, la force immense et inexpugnable du talent brut! de la volonté de faire, de créer, de s'imposer... cette force éminemment érotique, érotisante de celui qui réussit à canaliser, à sublimer quelque chose dans l'oeuvre et dans la présentation attirante de l'oeuvre. Pierre Lapointe dégage ce même charisme, et Nelly Arcand l'avait, et mon Padawan l'aura certainement, quand il aura créé une oeuvre de quelque importance.





On peut et on doit croire en ses amis. Bien sûr, la plupart ne réussiront pas. Pourquoi est-ce que Pierre Lapointe pouvait se permettre une telle assurance, une telle arrogance, sans faire fuir les gens, au contraire en attirant encore davantage les gens, charmés par sa dégaine, sa fougue, son professionnalisme? Pourquoi est-ce que chez d'autres, chez d'aucuns n'est-ce qu'insupportable? Pourquoi Xavier Dolan et pas tant de gens que je connais qui peinent à survivre dans le milieu cruel des arts de la scène? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c'est que contrairement à ce que l'on entend, et contrairement à tous les préjugés ou les réserves qu'on peut légitimement ou non avoir (et que j'ai eu dans le cas de Nelly, jusqu'à récemment), Xavier Dolan et Nelly Arcand et Pierre Lapointe méritent amplement le succès qu'il eurent dès leur première oeuvre.





J'aime Xavier Dolan car je vois en lui le type de jeune homme, de si tendre beau jeune homme fier, qu'une culture en train de naitre (ou de renaître) peut produire : pas la culture au sens de ministère de la culture, de subventions et d'industrie de masse ; culture au sens de Paris à la Belle Époque ou au temps du surréalisme, de Londres au temps des dandys ou des punks, de Vienne au temps de l'Empire austro-hongrois, celui de Freud et de Kafka. Le genre de culture qui, après une phase plus ou moins longue de défrichage épique, glorieux, de bric et de broc mais si exaltant (de St-Denys Garneau à Michel Tremblay, en passant par le Refus Gobal, à peu près), après une phase sombre de vide cuturel quasi fatal (les années 80 et début 90, à peu près), ne se rend pas tout à fait compte encore que les amarres sont lancés et que la qualité, la diversité, la beauté, le dynamisme sont en train d'atteindre un niveau inégalé.

Je le sens dans l'air. Je le vois autour de moi. J'en suis avide.



Xavier Dolan, c'est le jeune prodige que toute une société a réussi à laisser s'engendrer malgré les erreurs de parcours, malgré les rednecks anti-intellectuels et anti-artistes, homophobes et racistes, malgré les politiques de droite, malgré les émissions de télé ou de radio minables, malgré Denise Bombardier et Paul Sarrasin et Mario Pelchat, malgré la mode du brun, puis du pastel, et du fluo... Et peut-être aussi grâce à tout ça, grâce à une mystérieuse dialectique dont le mécanisme nous échappe. Xavier Dolan, comme Pierre Lapointe, comme de plus en plus de jeunes créateurs plus jeunes que moi, ou de mon âge, représente l'ouverture d'une culture vers une autre étape de son histoire, vers une rupture et un agrandissement des frontières de l'art.





Tant de jeunes brillants auteurs, compositeurs, artistes visuels furent détruits par notre province... André Mathieu, par exemple. Saint-Denys Garneau se croyait tel. Et Huguette Gaulin. La danse contemporaine agonise sous les coups répétés des politiques sauvages des Conservateurs. Et d'autres furent obligés de fuir, de s'exiler, ou de se faire publier ailleurs. Réjean Ducharme. Borduas...



Je suis amoureux de Xavier Dolan. Même si, le rencontrant quelque jour, nous ne nous aimons pas, nous nous haïssons même, je serai amoureux de lui. Car j'admire ce qu'il est. Il me donne envie d'encourager les gens que je lis, que je connais, que je croise, que je vois à l'oeuvre. Il me donne envie d'y croire, de rencontrer d'autres beautés extraordinairement érotisante de succès comme lui. Il me donne envie de participer à cette vie culturelle qui n'est plus celle des chroniques culturelles du Tj de Rad-Can (vous savez, ces bonnes vieilles chroniques culturelles plates de l'autre grand chauve jovialiste...). Il me fait réfléchir au nouvel horizon, en rupture avec l'ancien sur tant de points importants, qui est le nôtre, désormais.

Ce que je fantasme pour les Lettres, Xavier Dolan et d'autres me le montrent comme étant possible dans leurs propres domaines artistiques. Et même si je reste, pour une raison ou une autre, à l'extérieur du mouvement, si j'échoue dans mes projets, j'aurai une place de choix pour l'observer et l'applaudir. Et ce sera bien.

5.9.09

Miscellaneous éperdu (AJOUTS)

Samedi matin, je me réveille avec du Mara Tremblay sur la peau. Plus exactement, Le Teint de Linda, la première chanson aux sonorités country qui, malgré ça, m'a fait tripper. Et très précisément, je la ressens passer comme un frisson de vulnérabilité sur ma nuque, sur mes bras, sur mon ventre, dans mes jambes, souffle glacial de malaise et de questionnements éperdus.




(Pour visionner le clip, il faut aller sur maratremblay.com ou cliquer sur l'imâââge ci-dessus.)





Pas envie de faire quoi que ce soit, je suis enfin en congé, et je me suis pris dix livres et un docu à la Grande Bibliothèque : je vais enfin lire De Amore de Marsile Ficin, tel que recommandé par Maphto, et des contes soufis de Al Rûmi (dont je vous avais parlé en février dernier), et deux grosses briques sur René Char (dont je vous parle tout le temps - voir le bastsujet), et plusieurs livres de Dumézil (dont je ne désespère pas encore de vous parler dans un avenir rapproché, malgré tout), et quelques autres bouquins fascinants.

Je me fais des bols de café au lait, je me fais toaster des muffins anglais, je me fais des reproches et je ne comprends pas tout à fait pourquoi. Je me sens fourbu, claqué, mentalement, et physiquement. Sur ma peau, je lis les vicissitudes de ma vie.





Je ne connais pas personnellement Guy Laliberté. L'eussé-je connu que ça aurait peut-être changé mon opinion sur le sujet, mais ce n'est pas le cas, alors je n'ai aucune sympathie pour son voyage dans l'espace. Je ne suis pas de la génération "Guerre froide", je n'ai aucune mythologie personnelle de cosmonaute, de Gagarine et de la chienne Laïka. Et pour moi, en tant que créateur, en tant qu'esthète, la poésie, dont se gargarise le gourou du Cirque du Soleil, se retrouve bien plutôt dans La face cachée de la Lune, de Robert Lepage, et aucunement dans ce non-événement signé "One drop".

La journaliste Rima Elkouri a signé un très bon papier sur le sujet, qui exprime le malaise de plusieurs, dont je suis, face à cette "mission poétique" de marde. Extrait de son papier intitulé "Mission poétique ou narcissique?" :

"Pendant une bonne heure, le fondateur du Cirque du Soleil, un logo de son entreprise bien en vue au-dessus de sa tête, a ainsi expliqué aux internautes en quoi consisterait son «odyssée» humanitaire à 35 millions. Si M. Laliberté veut aller dans l'espace, n'allez surtout pas croire, mesdames et messieurs, que c'est simplement pour son plaisir personnel ou pour se pavaner. Pas question pour lui de se contenter d'être un vulgaire touriste de l'espace. Non. De là-haut, durant cette expérience qui se veut avant tout «spirituelle», le grand prêtre du Cirque du Soleil a un rêve. Il veut sensibiliser la pauvre population terrestre aux enjeux de l'eau et à l'avenir de notre planète, avec un événement «mondial, international» et même «universel». [...] Durant la conférence de presse, les mots «poème», «poésie», «poétique» ont dû être prononcés plus d'une vingtaine de fois. Paradoxalement, plus on parlait de poésie, plus on avait l'impression de s'en éloigner. La poésie, la vraie, peut-elle vraiment survivre à toute cette enflure narcissique drapée de bons sentiments? N'est-elle pas justement aux antipodes de ce boursouflage mégalomane interplanétaire?"


Et sur le site de Christian Mistral, j'ai réagi à la nouvelle, plus précisément à propos de l'écrivain Claude Péloquin, qui était supposé écrire l'oeuvre que lirait Guy Laliberté dans l'espace. Je suis le 47e commentaire...





Pourquoi ai-je mal, pourquoi mon coeur se serre-t-il d'angoisse et de tristesse, ce matin? Pourquoi le sentiment d'être atrocement SEUL? -- J'essaie de garder mon calme, de prendre à bras le corps ce faisceau d'émotions, cette nébuleuse de sens insensée, flou, tout est flou à loisir, et je me dis, peut-être à tort, que de m'analyser, que de m'ouvrir le coeur et les pensées en public, devant l'écran de mon portable, sur mon blogue, va me faire du bien.






Hier soir la magie, hier soir la beauté, hier soir les amis -- ô glorieux, ô magnifiques, ô mes amis, et pourtant (pour-tant : à ce prix, à ce coût-là; expression analysable et compréhensible, qui introduit l'inanalysable, l'incompréhensible, un marché faustien, une affaire à jamais, toujours-déjà bouclée à mon désavantage, à perte, à perte d'âme), je suis reparti chez moi le coeur infecté d'une gangrène interrogative, et j'ai marché en fuyant les regards qui eussent pu se poser sur mon corps vulnérabilisé, écartelé, martyrisé d'autodénigrement et de fragilité spirituelle. -- Où se trouve donc le centre, l'origine de cette tristesse du corps, de cette fatigue des sens, de cette trahison de l'image mentale que je me fais de moi-même? Il y a une faille dans le cycle karmique de ma vie, et cette faille est ouverture vers la vérité voilée-dévoilée du coeur-corps, ce complexe arrangement moléculaire et spirituel qui me compose comme individu.





Hier les amis et surtout peut-être les représentations les plus émouvantes de tout ce que je chéris, de ce que j'affectionne et vénère : jeunesse pleine de géniale vanité, beauté des lieux, beauté des formes, délice de tous les sens, conversations d'équilibristes ou de librettistes du 18e (l'époque où, comme le dit Blanchot, tout le monde écrivait avec brio, tout le monde faisait profession d'intelligence vive dans les paroles, les oeuvres, les réparties caustiques), jeunesse pleine, grosse d'avenir, et beauté atrocement sexuée, affamée de sexe et de plaisir, affamée de vie et de plénitude de soi-même ; on n'est pas sérieux quand on a vingt-sept ans ; je lis sur les silhouettes -- poses, postures, cambrures, danses et langueurs ultra -- les origines magiques des idéogrammes, des hiéroglyphes, des abstractions signifiantes encore engoncées dans des formes mouvantes, terribles, de quotidienneté et d'immédiateté, de désir et d'étrangeté divine. Mes amis, mes amours : j'ai aimé ces corps, je les ai lus, je les désire encore, comme un fou, comme un flou tendre, comme un tendre fouillis. La dangerosité. La menace du vêtement. Les artifices de l'urbanité mises en abîme dans le contact sans contact, dans les caresses bloquées par le textile, et je me surprends à penser que la surface est d'autant plus vaste qu'elle est nue ; nus, nous serions infinis les uns avec les autres ; infinis, d'où : le secret du sexe, du corps, dévoilé, perdrait sa dangerosité de bête tapie dans le tissu foisonnant, luxurieux, et par là même, les inhibitions dont mon corps cache en son sein les poisons autodestructeurs, seraient neutralisés dans l'ex-hibition.





Avant-hier, c'était la continuation de la mise en place d'une relation amicale saine avec mon ex ; mon tit-ex comme dit l'Achigan, par opposition avec mon grand-ex, ce dernier ayant partagé un peu plus qu'une demi-douzaine d'années de ma vie, l'autre, le dernier en date, le tit-ex, que quelques mois intenses. Mais dans nos paroles vraies, vrillantes et déridantes de spontanéité et de candeur, une fissure, encore une faille, et violente : le non-désir qui fut jadis désir, désir du désir et puissance actualisée du désir, libido centrée sur son obscur objet de désir qu'est le sexe jumeau, miroir du désir du même (homoïoï, en grec), échec du désir et échec de la communication des corps, destruction nécessaire à la mise en place d'une relation amicale saine, et pourtant, pour-tant, ce pouvant signifier le mensonge du désir encore vivant qui doit se terrer encore plus profondément pour survivre, pour ne jamais mourir tout à fait, et pour peu je m'eusse bouché les oreilles pour ne plus entendre battre dans sa voix la libido étincelante de jeunesse déjà tournée vers tant d'autres corps que le mien ; faiblesse de celui qui naguère posséda, et qui doit accepter de n'avoir plus que les mains vides parce que le coeur, lui, l'est déjà. Écouter sans écouter les aventures post-rupture, lire sans lire les fantasmes qui m'éloignent de moi, de ce que je vois dans le miroir tous les criss de matin, sur ma peau, ma vie se lit...





Rencontres qui me désertifient, qui me dévastent : amis qui me veulent du bien, et pour-tant, qui me ramènent sans le vouloir, sans le prévoir, à la dévastation normale, aux sinistres et aux catastrophes réguliers de mon être-là (heideggerrien Dasein; à moins que ce ne soit mon être-au-monde, mon Inderweltsein?) -- besoin de fuir mes amis, besoin irrépressible de les trahir, de les tenir à distance pour préserver mon esprit des naufrages les pires, quand par exemple des amis font la noce ou se marient, s'expriment envers et contre mes préjugés érigés en valeurs, ou cherchent en moi une oreille attentive... qui se révèle sourde, assourdie, assourdissante du silence du "je t'aime, je te désire". Ambiguïté de l'amitié qui m'exalte et me tue, qui me dirige vers moi-même tout en m'éloignant indéfiniment du moi qui n'est pas "le même". Je les trahis d'autant plus facilement que je peux, sans peine de mentir, prétexter ma fatigue, ma vie pleine de travail éreintant, de faiblesse mentale ou physique (comme il est jouissif d'annuler un rendez-vous en prétextant la maladie quand elle n'est pas la cause! comme il est vrai que je souffre les affres des symptômes quand je n'en ai aucun! comme il est doux de mentir pour une aussi bonne cause que celle de ma ruine intérieure!)






Éperdu d'amour je suis et pourtant, c'est de peaux que j'ai le plus besoin. Mon sexe inemployé quelques temps, et c'est mon moral qui se raccornit. Les caresses intimes me manquent, me causent des manques de drogué. Et qu'est-ce que la parole cultivée, intellectuelle, qu'est la mienne, sinon une monnaie d'échange (devise comme une autre, peut-être moins valable ou plus rare ou plus glorieusement civilisée qu'une autre) contre la bestialité du sexe? un pour-tant, vraiment, un coût à l'échange, un prix à payer pour être désiré-désirant ; il y a cinq grands axes qui mènent à l'échange d'orgasmes à deux ou à plusieurs, dans l'ordre croissant de puissance érotisante : la gentillesse/humour (degré zéro de l'attirance), ensuite la parole intellectuellement puissante, ensuite l'argent et ses preuves matérielles, ensuite le Pouvoir, et finalement, plus haut échelon (qui souvent annule ou apporte les précédents à son possesseur), et paroxysme de l'arbitraire du désir : la perfection génétique du charisme sexuel. Graal du cul.





Je m'observe dans ma nudité et je me tâte, je me palpe, je me jauge et me juge. Ce que j'ai à offrir est pauvre trésor. Mes armes sont ébréchées, mais qu'y puis-je? Je dois d'abord panser mes failles, mes fissures, mes plaies symboliques -- les pires de toutes. Et ma frustration grandit comme un léviathan fou dans les abysses glaciales de mon coeur. Les souvenirs s'allient aux fantasmes pour composer les mirages, les spectres du désir, labourant mon corps de sillons stériles, de terre en jachère éternelle, mortelle.





J'ai mal au coeur et j'ai la nausée. Il faut que j'arrête d'écrire pour l'instant. Mais je n'ai pas exprimé le millième de ce que je désirais écrire (tout à fait comme je n'ai pas encore vécu le millième de ce que je désire baiser, aimer, expérimenter sexuellement, sensuellement, affectivement).

Grand bien me fasse.





Ça fait cinquante ans aujourd'hui que Duplessis est mort.

Grand bien nous fasse.

29.8.09

Fragments fous de désir(s) (AJOUT)

Note à moi-même : ne pas publier ce billet sur mon bogue. Je suis déjà assez troublé par ma sexualité, par mon univers fantasmatique, à quoi bon en faire l'étalage malsain et ostensible, au vu et au su de tout le monde...





Ce que je préfère chez les garçons :

- Les fesses. Les reins cambrés. Les hanches étroites. Un ventre plat. Les jambes...

- Des attitudes féminines, des gestes ambigus.

- Une façon de parler élégante, raffinée sans être ni affectée ni hipster; la vivacité d'esprit.

- Une minceur élancée, athlétique, et une virilité sans ostentation. Comme Andy Murray.

(Je crois que j'ai volé cette photo sur internet... shame on me)


- Une pilosité harmonieusement distribuée et bien entretenue.

- Les avant-bras poilus, torturés par des veines apparentes; les aisselles humides.

- Les secrets, les mystères, les ombres de l'intimité, les perversions, les charmes ambivalents de l'amitié entre garçons.

- L'éjaculation généreuse.




Léopold est mon idole.





Marcel Proust, dans son fameux questionnaire, répondait à : "La qualité que je préfère chez un homme", ceci : "Des charmes féminins."






Et à la question "La qualité que je préfère chez une femme", Proust écrivit la réponse suivante : "Des vertus d'homme et la franchise dans la camaraderie."





Ce que je préfère chez les femmes :

- Le champagne quand elles en boivent, non pas dans des flûtes (quel mauvais goût), mais dans des coupes évasées; ou quand elles s'y baignent...

- Une voix chaude, plutôt grave et veloutée, calme et d'une conversation raffinée.

- Une chatte bien épilée, qui s'ouvre magiquement sous l'action mouillée de la langue.

- Des seins enserrés dans un corset, et qui y palpitent d'excitation.



(Je crois que j'ai volé cette photo sur facebook... shame on me)


- La douceur de la peau.

- Les dessous chics et les gants de satin noir.

- Une gestuelle très féminine, très élégante, en toute occasion.

- Une sexualité très ouverte, très assumée.






Dita Von Teese est mon égérie sexuelle absolue.






Des fragments à ajouter? Des idées de fantasmes à m'offrir gracieusement? Des invitations? Des hurlements de dégoût devant autant de rousses et de roux étalés sur mon blogue? Des photos volées sur internet ou sur facebook à m'offrir gracieusement?


AJOUT IMPORTANT : À l'instigation de ce grand pleumat à l'Achigan (son texte est déjà en ligne, ici, et comme toujours, c'est génialement bien écrit), une nouvelle tague érotique est née : la Tague Bisensuelle. Qu'est-ce que vous préférez chez les filles et chez les garçons? Je précise : pas "chez les filles OU chez les garçons". Faites oeuvre de bisensualité, bande de post-freudiens décadents! Je veux voir des imâââges, des "vidios", des toiles célèbres, des exemples concrets, du stupre et de la franchise. Renvoyez-moi la tague et je vous promets des surprises. À vos claviers, multitudes des nations de mon lectorat : vous pouvez répondre sur ma page facebook, dans les commentaires ci-dessous, ou de préférence sur votre propre belogue.

Je me joins à l'Achigan pour taguer Mélodie Nelson, Alyss, le bélître, Maphto, filigrane, Alex, mais aussi FIEL, Ed Hardcore, Pierre-Luc, mon bon Chuck, la belle Dark, Le Pornographomane, Tattoo, Angélus, Simon les Nuages, The Citizen, et toute âme de bonne volonté, qui se sentirait interpelée par ladite Tague Bisensuelle.

Reste à trouver un autre mot que "tague", car personnellement, il m'emmerde. Le mot "pandémie ludique", à la place, vous conviendrait-il?




23.8.09

Maintenant, Nicolas et Bart!



Aujourd'hui est l'anniversaire de l'infâme exécution de Nicolas Sacco et de Bartolomeo Vanzetti, les deux anarchistes italo-américains qui soulevèrent, par la persécution qui les a poursuivis, la sympathie mondiale.





À tous les anarchistes, à tous les pelleteux de nuages qui comme moi sont encore sensibles à ce genre de symboles, à ce type d'événement, gardons-les, Nicolas et Bart, dans nos coeurs.




Aujourd'hui, c'est aussi l'anniversaire de naissance de ma grand-mère, 89 ans. Elle souffre de la maladie d'Alzheimer. Elle est belle et je l'aime. Cette grande dame de ma vie fut une féministe et une victime de la pauvreté ahurissante, de la noirceur immonde du Québec des années 30, 40 et 50. Dans mon coeur, elle a sa place avec Léa Roback et Madeleine Parent, les Gérin-Lajoie mère et fille, Françoise David et Idola Saint-Jean. Pour moi, le féminisme de ces grandes agitatrices est indissociable des anarchistes qui pleurent aujourd'hui sur un puissant symbole chanté par Moustaki et Joan Baez.






Je tiens aussi à souligner l'importance dans ma vie intellectuelle de Normand Baillargeon, professeur à l'UQàM et vulgarisateur scientifique hors pair, anarchiste et figure incontournable de la vie intellectuelle du Québec. C'est sous son influence que je me suis familiarisé avec les principaux théoriciens de l'anarchisme. Même si je ne me considère pas comme "anar" au sens strict, ma réflexion s'est nourrie de cette grande tradition politique.


18.7.09

Le Gisant




La première fois que j'ai vu des gisants, je fus totalement bouleversé. C'était à New-York, dans le mystérieux musée affilié au MET, The Cloisters (situé sur une hauteur, entouré d'arbres, passé Harlem, on se serait cru en Europe, pas dans le Nouveau-Monde...), et mon coeur battit la chamade, je crois même être tombé amoureux à ce moment-là des étranges dormeurs qui s'étalaient devant moi dans la lumière merveilleuse des vitraux. J'avais 19 ans et je découvrais, dans cette reconstitution biscornue de cloître médiéval où chaque pierre, chaque relique, chaque tympan, chaque chapiteau surmontant les arcatures est authentique mais arraché à son continent d'origine, les gisants espagnols de la Reconquista, ces rois castillans, aragonais, galiciens que les musulmans d'Al-Andalus nommaient "les Goths".





Depuis, je garde une profonde fascination pour cette terre d'Espagne que je n'ai jamais foulée du pied mais que j'ai parcourue en long et en large, à toutes les époques, depuis celle des Celtibères hellénisés qui donnèrent des philosophes et des empereurs à l'Empire romain, jusqu'à celle des anarchistes glorieux mais fatalement et impitoyablement écrasés par les fascistes de Franco, en passant par celle des chevaliers gothiques comme Le Cid, des califes omeyyades en exil, des poètes et traducteurs judéo-arabes de Toledo, des milliers de pèlerins en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle, des montagnards farouches qui détruisirent l'arrière-garde de Charlemagne, des Conquistadors barbares revenants d'Amérique sur des caravelles chargées d'or et de maladies vénériennes...






Plus tard, j'ai découvert chez mon auteur préféré, J. L. Borges, un poème sur ce musée hallucinant qui m'avait meublé l'esprit de tant de revenants, de tant de morts et de gisants oubliés :


"THE CLOISTERS

De quelques lieux du royaume de France
on fit venir la pierre et les vitraux
pour que surgissent dans l'île de Manhattan
ces cloîtres concaves.
Apocryphes, non,
fidèle monument d'une nostalgie.
Une voix d'Amérique nous invite
à donner ce que nous voudrons,
puisque toute cette bâtisse est illusoire
et que l'argent que laisse notre main
se changera en sequins ou en fumée.
Ce monastère est plus terrible
que la pyramide de Gizeh
ou que le labyrinthe de Cnossos,
car il est, aussi bien, un rêve.
Nous entendons le bruit de la fontaine,
mais l'eau s'écoule dans la Cour des Orangers
ou dans le chant Der Asra.
Nous entendons de claires voix latines,
mais ces voix résonnèrent en Aquitaine
quand l'Islam était proche.
Nous voyons aux tapisseries
la résurrection et la mort
de la blanche licorne condamnée,
puisque le temps de ce lieu-ci
n'obéit pas à un ordre.
Les lauriers que je touche fleuriront
lorsque Leif Ericsson apercevra les sables d'Amérique.
Je sens comme un vertige.
Je n'ai pas l'habitude de l'éternité."

(Ce poème se trouve dans le recueil Le Chiffre, page 794 du deuxième tome de la Pléiade Borges.)




Je me souviens de mon émoi mérovingien devant les visages pétrifiés et pacifiés de ducs et de comtes espagnols à jamais gravés sur leur sépulcre. Je me souviens de mon émoi philosophique en lisant les magnifiques pages de Alain de Libera, ce grand médiéviste contemporain, à propos d'Averroès (le Ibn Rushd de l'époque califale d'Al-Andalus, l'Espagne musulmane). Je me souviens de mon émoi esthétique lorsque j'ai déchiffré les Étymologies d'Isidore de Séville (VIIe siècle).





Sur les bords du Guadalquivir (le fleuve Bétique des Anciens), j'ai croqué dans une orange et j'ai goûté l'éternité.





Tout ça pour dire que les gens se demandent où je suis depuis un mois, si j'ai cessé de bloguer comme tant d'autres. Non pas. Je suis à m'efforcer d'être un gisant.





Je gis sur une couche pure, les yeux clos, les mains jointes, comme pour marmonner une prière païenne, et je pense à des choses que les vivants ne peuvent penser sans se placer dans une position horizontale, propice aux songes et aux réflexions intemporelles. Gisant et pétrifié, je peux enfin toucher de ma pensée les bords arrondis du cosmos, et faire fi des époques, des limites risibles de la réalité, des lois de la physique. N'oubliez jamais que je suis d'ailleurs, que je suis de jadis et naguère au moins autant que du main-tenant que vous tentez de maîtriser, de manipuler, sur lequel vous tentez de faire main basse.

Mon blogue étant né d'une crise existentielle, je ne pouvais que continuer de m'y dissoudre, de m'y réinventer, et de vous faire part de ces petites destructions intérieures que j'accomplis comme un sculpteur sur le matériau tendre et rigide de ma vie. Le temps n'est rien. Le temps passe mais ma parole reste, car elle est l'écrin d'une parole plus ancienne.






Soit dit en passant, je ne saurais vous conseiller plus chaleureusement le magnifique ouvrage sur lequel je suis tombé la semaine dernière en bouquinant : l'Anthologie Al-Andalus, des auteures Brigitte Foulon et Emmanuelle Tixier du Mesnil, propose des traductions (certaines pour la première fois de l'histoire) et une plongée esthétiquement éblouissante dans les siècles de domination musulmane en Espagne.



Aussi, je vous conseille, si vous ne l'avez pas encore vu, de voir le film Le Labyrinthe de Pan du cinéaste espagnol Guillermo del Toro. C'est une cruelle allégorie, un conte pour adulte, qui nous questionne sur la notion de résistance et sur l'évasion dans les pays féériques de l'imaginaire. Ce qui est merveilleux dans ce film, c'est son caractère historique et ses références très subtiles aux différentes époques de l'Espagne.

7.4.09

Ménage du printemps






Aphorisme de la semaine : Faire son ménage intérieur, c'est comme épousseter son enfant intérieur : ça nous recentre sur l'essentiel, et l'essentiel, c'est essentiel.



Une journée productive, ça fait du bien au moral!

Les événements se produisent, et produisent des impondérables ou des réseaux de causalité qu'il est parfois difficile de suivre jusqu'au bout, mais, nonobstant ma propension naturelle à la procrastination, j'ai fait le ménage dans mon appartement, dans mes papiers, dans ma tête.

Mes synapses reluisent, chromées et shinées, et mes nerfs bien graissés ont retrouvé leur élasticité. Ça sent le citron dans ma tête!

Ça brille comme dans une fuckin pub de produit nettoyant ménager où les femmes sont encore les bonniches soumises qui décrassent, frottent et torchent leur beau bungalow en carton décoré par la nunuche chez heaumedépôtoire ou chez Linda Décoration.

Comme c'est propre quand j'ai astiqué mes perversions, mes souillures, mes contrefaçons, mes vices dégoûtants! Comme une pluie d'eau de javel dans ma vie! Mes infections et mes bactéries (les plus intimes, les plus visibles) sont toutes propres!!!



Parlant de Linda Décoration, cette fée du logis, elle a quelque chose à vous dire :

"Bonjour. Aviez-vous imaginé? Donc, il est venu le temps de donner à l'image la parole." (Linda)


L'image :


J'adore cette image. Elle est très parlante. Répondons aux questions qu'elle nous pose :

- QUAND ET COMMENT LUI APPRENDRE LE POT?
Il n'est jamais trop tôt pour initier notre enfant à l'usage récréatif des drogues douces. Le plus compliqué, c'est de lui apprendre à rouler convenablement. On ne commence pas à lui enseigner l'art de la tulipe nucléaire! La méthode marocaine a le mérite de sa forme conique et d'être fortement coupée de tabac, mais elle nécessite encore trop de manipulation. Le mieux est de lui acheter une petite pipe aux couleurs de son superhéros favori.

- GROS MOTS, MAINS SALES... POURQUOI IL ADORE ÇA?
Facile : phase anale. J'y suis, j'y reste!

- LUI APPRENDRE LE RESPECT DE SON CORPS.
Hum... Est-ce une question? En tout cas, il faut apprendre à respecter certaines parties de son corps. Pour se faire respecter, il faut commencer par se respecter soi-même. C'est la raison pour laquelle je respecte mon pinisse. Parce qu'il se respecte lui-même.



Sur ce, je vous souhaite un excellent ménage du printemps! Y'a juste ça à faire, anyway, il pleut. Considérez-vous comme gracieusement invités à répondre vous-mêmes aux trois questions, ainsi qu'à me raconter vos propres ménages printaniers!

17.3.09

Sept ans en musique


Pour finir, nous sommes et resterons
amis de la musique, comme nous
restons amis du clair de lune.
Ni l'un ni l'autre ne veulent évincer le soleil,
ils veulent seulement,
aussi bien qu'ils peuvent, éclairer nos nuits.
Mais il nous sera néanmoins permis,
n'est-ce pas ? de plaisanter et
de rire à leur propos ? Un peu tout au moins ?
Et de temps en temps ?

Nietzsche, Humain trop humain, n. 169



Aujourd'hui, c'est un jour spécial pour moi. Il y a exactement sept ans, l'amour m'a terrassé. Nous nous sommes rencontrés dans un bar miteux de la rue Beaubien, en faisant du karaoké pour l'anniversaire d'une amie. Il m'avait invité à aller chanter avec lui une chanson de Dalida... C'était tellement drôle!!! Précisons que je chante comme un anus de babouin. Et qu'il a toujours aimé chanter. Duo létal. Franchement dépareillé, mais le comique en était irrésistible.

Toute notre relation fut dès cet instant-là marquée par un rapport très étroit, très étrange, et parfois insupportable, à la musique. De Parole parole à Far away (de Martha Wainwright, que j'ai écouté en boucle pour alimenter ma douleur, vers la fin des haricots), en passant par nos interminables soirées karaoké subséquentes (à mon plus grand désespoir, mais j'étais amoureux de lui), où nous vécurent des situations complètement hallucinantes dans un décor digne d'un film de Rodrigue Jean (en particulier son délicieux et délictieux Yellowknife), je crois que je n'aurais jamais pu imaginer une relation à la fois aussi longue et aussi musicale.

Nous avons réussi notre rupture. C'est devenu pour moi un ami très cher, avec lequel je désire rester à jamais en bons termes. Jamais je n'oublierai les merveilleux moments que j'ai passé avec lui. Ni les mauvais, les horribles, les ratés : ces apprentissages douloureux mais nécessaires. Pour souligner la date qui a bouleversé ma vie plus qu'aucune autre, j'ai choisi sept pièces musicales qui marquèrent diversement, entre d'innombrables autres, notre périple amoureux, cahotique et chaotique, qui s'est achevé sans tempête, sans collision, sans naufrage.

(Et je terminerai ce billet sur ce que je lui avais écrit, après l'avoir quitté...)


1 - Your song, version Moulin rouge.



C'est en me chantant à tue-tête, dans les ruelles endormies, cette jolie chanson d'amour que mon ex m'a conquis.


2 - La chanson des vieux amants, de Brel.



Nous nous imaginions vieillir ensemble. Et pourtant, dès le début, quelque chose clochait. "Il faut bien que le corps exulte..." Ce fut le pire des tourments.


3 - Le Poinçonneur des Lilas, de Gainsbourg



Le Gainsbourg jazz, jusqu'à celui de Bonnie and Clyde, fut, avec Boris Vian, un classique de nos longues heures en voiture pour monter à Québec. Le "vieux dégueulasse" demeure pour moi indissociable de l'autoroute 40, de nuit.


4 - Monopolis, de Starmania



Eh misère... Ce que j'ai pu l'entendre, cette chanson... Pour des auditions de comédies musicales, mon ex s'est égosillé sur ce refrain... Je crois que mes problèmes de santé mentale date de cette époque...


5 - Le Requiem de Mozart dirigé par Karajan



Nous étions quand même des gens de goût, et de bonne compagnie. Quand nous recevions à souper, ou quand nous faisons des folleries au chalet avec nos amis, il n'était pas rare que la merveilleuse musique de Wolfgang Amadeus (dont le film biographique magistral fut le premier que nous allâmes voir ensemble au cinéma, dans sa version remasterisée de 2002) accompagnât nos agapes. Bons vins, bonne chère, des dizaines de chandelles blanches, quelques substances hallucinogènes... et la baguette surnaturelle de Karajan pour diriger tout ça.


6 - Space oddity, de Bowie



Issu de son désir des hauteurs (que je ne partage absolument pas), il était allé faire des sauts en parachutes, dont le premier fut filmé et présenté sur cette musique, qui devint bientôt un incontournable de nos vies. J'ai toujours aimé Bowie. Et nous avons littéralement COMMUNIÉ, lui et moi, sur le film C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée...


7 - La bande sonore signée Miles Davis du film Ascenseur pour l'échafaud



Mon actrice française préférée et un de mes jazzmen préférés. Un grand film. Que j'avais découvert grâce au Phallocrate, alors que j'avais dix-sept automnes (on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans). Mon ex aimait presque autant que moi le jazz. Alors Miles Davis a littéralement inventé certains de nos meilleurs moments d'intimité. Le nombre de fois que j'ai joui, porté vers le ciel grâce à cette musique...



Voilà. Sept ans aujourd'hui. Mais nous ne fêterons plus jamais cet anniversaire ensemble. Je ne suis pas triste. Je suis, à tous égards, pour le meilleur et pour le pire, reconnaissant.



Perplexe, à mon ex (sans rancune aucune)
Je lis ce matin ce poème de René Char, et je pense à ce que j'ai perdu, et je m'adresse ces mots, ces phrases au «tu». Je me les adresse en murmurant, comme on lit la Torah, en hochant la tête, le corps, le monde entier.

Les braises peuvent flamber, mais elles s'éteignent insensiblement, à la fin. C'était un beau brasier. Ne regrettons pas les bûches et les embûches. Tout est calme, désormais, si rien n'est calme en nous-mêmes.

Je ne regrette rien. Tout m'est contact privilégié à mes limites, à mes Terra Incognita intérieures. Et c'est bien comme ça.



«J'HABITE UNE DOULEUR


Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau : tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.

Pourtant.

Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. À quand la récolte de l'abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...

Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n'y a pas de siège pur.»

(René Char, Le Poème pulvérisé, in Fureur et mystère)


vendredi 25 juillet 2008

BAST

(Tableau de Georges de la Tour)