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1.1.10

Triptique du Nouvel an : 1910



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En 1910, le monde ressemblait à ça :


La Belle Époque tirait tristement à sa fin. Les Grands Empires coloniaux aussi, mais rien ne semblait le laisser prévoir. Les Arts entraient résolument dans une nouvelle ère, marquée par l'abstraction et l'abandon des structures traditionnelles (tant au niveau des institutions que des techniques).

Depuis quelques mois, en 1910, la musique classique occidentale était alors bouleversée, dans ses fondements mêmes, par le travail de Arnold Schönberg, compositeur de musique atonale, interprété ici au piano par le grandissime Glenn Gould :




À noter qu'en 1910, c'est la naissance du quotidien Le Devoir, fondé par le tribun nationaliste Henri Bourassa, petit-fils de Louis-Joseph Papineau (Yo, Papine, c'est dans ta famille, ça!). D'ailleurs, je trouve perso qu'on n'utilise pas assez l'expression exclamative : «Par la barbe d'Henri Bourassa!» J'ai longtemps lu Le Devoir avec une régularité quasi intestinale, pour être sûr d'être le mieux informé du monde, et aussi pour faire partie de l'élite des quelque 3% de part de marché du vieux quotidien de Bourassa. Maintenant, je dois dire que je lui préfère La Presse (et surtout cyberpresse) pour plein de raisons, mais je reste attaché de façon émotive et nostalgique à la barbante création de ce cher Henri Bourassa, que je ne feuillette désormais que pour y lire Jean Dion, Antoine Robitaille et quelques autres.


(Si vous agrandissez cette image, vous pouvez lire le petit message coquin que l'orateur vous a laissé, bandes de chanceux!!!)




Bourassa, d'ailleurs, était un nationaliste canadien qui s'opposait à l'impérialisme britannique. C'est le jour de ma fête, le 11 octobre, qu'il confronta le Premier ministre de l'époque, Sir Wilfrid Laurier, sur la question de la construction par le Canada d'une flotille de guerre, uniquement consacrée à la participation du Royaume-Uni à une éventuelle guerre contre l'Empire allemand.
Comme quoi, d'un siècle à l'autre, les (mauvaises) raisons pour le Canada de faire son effort militaire à l'étranger ne changent que de terrain de jeux et de Maître impérialiste à satisfaire (là le Roi de Londres, ici le Président de Washington). Bourassa avait alors raison de s'inquiéter; nous avons tout autant raison de nous révolter de la participation de notre entité fédérale à des invasions belliqueuses...




C'est aussi en 1910 que le bon vieux Tolstoï passa la plume à gauche. Militant pacifiste à tendances anarchistes, il fut un maître à penser du jeune Gandhi (le futur Mahatma) avec qui il entretint une correspondance. C'est une figure majeure de la littérature russe de tous les temps. J'aime Tolstoï. J'aime les vieux anarchistes aristocrates (Léon Tolstoï était un comte, issu d'une famille de vieille noblesse), comme mon cher Bertrand Russell (l'immense philosophe anglais dont le prof Baillargeon a fait la bio, ici en hyperlien). Modèles, idoles, mentors : de feue ma grand-maman à Léon Tolstoï, en passant par Russell, Borges et Normand Baillargeon, je reste un «fils déchu de race surhumaine / race de géants, de forts, de hasardeux...» etc., un moindre rejeton de grandes figures axiales.


Tolstoï et sa femme (la photo fut prise l'année même de son décès)

10.11.09

Ah l'tattoo! c quen con vahou?


Parfois, mais seulement parfois, c'est-à-dire rarement, je suis charmé par la beauté involontaire d'une intervention cybernétique écrite en langage plus qu'approximatif, sans orthographe et sans grammaire. À cause du contexte.

Ça change tout, le contexte.

Je suis en train d'écouter une bonne vieille toune de Renaud. C'est quand qu'on va où? raconte l'histoire d'une petite fille (la sienne?) qui en a ras-le-bol de l'école et qui râle parce que son cartable (i.e. son sac à dos) est trop lourd, parce qu'il y a des devoirs à faire, etc. En fait, c'est une critique sociale très pertinente mise dans la bouche d'un enfant, issue du point de vue naïf et direct d'un enfant. Que ce soit le chômage, le droit de vote, la morale ou la structure de l'instruction publique, c'est un Renaud anarchiste tout craché qui dynamite les mensonges des adultes.




Le fond et la forme, comme toujours, dans les oeuvres de Renaud, coïncident pour rendre attrayante, humoristique, voire touchante, une telle charge revendicatrice (qui serait seulement agaçante ou lourde si elle était exposée dans un discours politique). Même chanté avec sa voix de fumeur de Camel's, on sent bien que c'est une adolescente qui s'exprime :

C'est quand même un peu galère
D'aller chaque jour au chagrin
Quand t'as tell'ment d'gens sur Terre
Qui vont pointer chez "fous-rien"
'vec les d'voirs à la maison
J'fais ma s'maine de soixante heures,
Non seul'ment pour pas un rond
Mais en plus pour finir chômeur!

Veulent me gaver comme une oie
'vec des matières indigestes,
J'aurais oublié tout ça
Quand j'aurai appris tout l'reste,
Soulève un peu mon cartable,
L'est lourd comme un cheval mort,
Dix kilos d'indispensable
Théorèmes de Pythagore !

Si j'dois avaler tout ça
Alors je dis : 'Halte à tout ! '
Explique-moi, Papa,
C'est quand qu'on va où ?





En écoutant la chanson, je lis machinalement les commentaires laissés sur YouTube, à propos de la chanson. Et je tombe sur cette PERLE :


frolixdu59
" super renaud g 16 ans sa f 3 ans ke jecoute renaud e d chansons comme sa plu personne nen f ptete a cause du chanchman de mentalite "


LE "CHANCHMAN DE MENTALITE"!!!! Vous rendez vous compte???


J'ai même pensé à un canular; c'est trop beau pour être vrai...


Sidérant!!!


Dans ces moments-là, privilégiés, où les choses tombent comme par magie au bon endroit, au bon moment, saturés de sens et de significations, j'ai l'impression qu'Oscar Wilde était le seul qui avait raison : ce n'est pas l'art qui imite servilement la nature, c'est la Vie qui imite l'Art.



Wow.


(Avril Lavigne : récupération capitaliste du look ado rebelle. Un exemple de "chanchman de mentalite"?)

7.10.09

Fontaine de joie



(Tout simplement parfait et magistral.

Brigitte Fontaine est une interprète de premier ordre. Et c'est probablement la dernière des grandes chanteuses françaises d'une autre époque.)




Aujourd'hui commence mon deuil de ma grand-maman, une femme que j'admirais et que j'aimais de tout mon coeur. C'était une femme libre, anticléricale, une vraie fille d'ouvriers qui, par ses actes et ses choix de vie, faisait échec, à elle seule, à la Grande Noirceur. Pas le genre de grand-maman gâteau comme dans les films, si vous voyez ce que je veux dire. Au contraire, elle buvait avec plaisir son brandy et son petit rouge, elle fumait et elle détestait faire la cuisine.

C'est pourquoi, pour célébrer la fin de ses quatre-vingt-dix ans de vie, j'écoute en boucle cette chanson de Brigitte Fontaine, Prohibition, que ma grand-maman n'aurait pas reniée.





"je suis vieille et je vous encule /
avec mon look de libellule /
je suis vieille et je vais crever /
un petit détail oublié /

passez votre chemin bâtard /
et filez vite au wagon bar /
je fumerai ma cigarette /
tranquillement dans les toilettes /

(partout c'est la prohibition...)

je suis vieille sans foi ni loi /
si je meurs ce sera de joie."


Madeleine (1920-2009), ma grand-mère.

23.8.09

Maintenant, Nicolas et Bart!



Aujourd'hui est l'anniversaire de l'infâme exécution de Nicolas Sacco et de Bartolomeo Vanzetti, les deux anarchistes italo-américains qui soulevèrent, par la persécution qui les a poursuivis, la sympathie mondiale.





À tous les anarchistes, à tous les pelleteux de nuages qui comme moi sont encore sensibles à ce genre de symboles, à ce type d'événement, gardons-les, Nicolas et Bart, dans nos coeurs.




Aujourd'hui, c'est aussi l'anniversaire de naissance de ma grand-mère, 89 ans. Elle souffre de la maladie d'Alzheimer. Elle est belle et je l'aime. Cette grande dame de ma vie fut une féministe et une victime de la pauvreté ahurissante, de la noirceur immonde du Québec des années 30, 40 et 50. Dans mon coeur, elle a sa place avec Léa Roback et Madeleine Parent, les Gérin-Lajoie mère et fille, Françoise David et Idola Saint-Jean. Pour moi, le féminisme de ces grandes agitatrices est indissociable des anarchistes qui pleurent aujourd'hui sur un puissant symbole chanté par Moustaki et Joan Baez.






Je tiens aussi à souligner l'importance dans ma vie intellectuelle de Normand Baillargeon, professeur à l'UQàM et vulgarisateur scientifique hors pair, anarchiste et figure incontournable de la vie intellectuelle du Québec. C'est sous son influence que je me suis familiarisé avec les principaux théoriciens de l'anarchisme. Même si je ne me considère pas comme "anar" au sens strict, ma réflexion s'est nourrie de cette grande tradition politique.