Je vous présente la phrase qui, de toutes les phrases de tous les livres de philosophie que j'ai jamais feuilletés d'un geste las, nu dans les bras de mes amants et de mes maîtresses torsadées, est de loin celle qui m'a le plus longuement habité.
Dans ma vie, hélas, les phrases ont la réalité des organes du corps. Et si la santé est le silence des organes (Blaise Pascal™), alors je suis un grand malade.
Elle est de Ludwig Wittgenstein. Elle parle de ce que la philosophie peut et ne peut pas exprimer. Elle parle de sa propre disparition en tant que phrase. Elle parle de ce que nous devons taire...
Elle parle pour moi, et résonne dans le vide de mes propres phrases :
« Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.»
«Sur ce dont on ne saurait rien dire, il faut garder le silence.»
PS - À partout, qui aime les jeux vidéo : le jouet Wittgenstein aux superpouvoirs amusants.
PPS - Extrait d'un texte des zinternets, donc douteux :
« Bertrand Russell, who knew Wittgenstein was gay, once hired him as a secretary. Amused by seeing him pace for hours up and down his room in agitated silence, like a wild beast, he asked him, "Are you thinking about logic or your sins?”
“Both,” he replied to Russell, then continued his pacing.»
J'ai de la difficulté à bloguer au mois de décembre. En fait, j'ai de la difficulté à suivre le courant, à m'intégrer dans les flux et les reflux de la blogosphère, et de mon cercle d'amis. 685 nouveaux billets quand je me connecte sur Google Reader : je suis en retard sur la vie de tout le monde. Par où commencer? Et j'ai un nouvel ordinateur portable, qui m'a demandé quelques jours à mettre à ma main. Et j'ai reçu des dizaines de courriels ou de messages téléphoniques auxquels je n'ai pas répondu...
Lentement, mais sûrement, je vais reprendre le dessus. Mais je vous demande pardon pour mes périodes de silence si longues, si peu compréhensibles et si décevantes.
Me justifier serait fastidieux et humiliant. Je préfère incliner la tête en joignant mes mains, en souhaitant que mon air désolé soit assez parlant.
Suis-je le seul à sentir que décembre est un moment de l'année qui TUE?
Ne dis rien, mon coeur, et réfugie-toi dans le passé, comme tu le fais si bien. Fuir! Et dormir! J'ai des flocons de culpabilité plein les yeux, maintenant. Tais-toi! Et dors! Coeur, tu m'écoeures.
Quand je suis fatigué à tel point que je ne sais plus mon nom
Quand mes mains glissent sans saisir, plissent sans plaisir
Quand les matins sont tellement cool qu'ils sortent dans le Mile End plutôt que de m'encenser et m'ensemencer telle une glèbe joyeuse
Quand le pays de pays, quand le nom de nom et le nom de pays semblent au bord de l'émeute, ça ira, ça ira
je prends une pause, j'éteins le je, je tais le nombre, je chiffre mes idées, je pose sur ma tête ma casquette amarante et je laisse le plaisir à Char de dire, je m'efface et me dissous dans les mots de Char.
C'est mon dada. Ma misère et mon enchantement. Le fin du fin de la fin des mots et des maux.
Et ça s'adresse à l'Achigan, directement, évidemment. Et (comme dirait Yourcenar) à quelques autres...
L'AVENIR NON PRÉDIT
Je te regarde vivre dans une fête que ma crainte de venir à fin laisse obscure.
Nos mains se ferment sur une étoile flagellaire. La flûte est à retailler.
À peine si la pointe d'un brutal soleil touche un jour débutant.
Ne sachant plus si tant de sève victorieuse devait chanter ou se taire, j'ai desserré le poing du Temps et saisi sa moisson.
Est apparu un multiple et stérile arc-en-ciel.
Ève solaire, possible de chair et de poussière, je ne crois pas au dévoilement des autres, mais au tien seul.
Qui gronde, me suive jusqu'à notre portail.
Je sens naître mon souffle nouveau et finir ma douleur.
Trois toiles de Jan Toorop (un immense symboliste et un de mes artistes préférés de la Belle Époque)
Dimanche pm, j'écoute en boucle de la musique sur mon portable, je regarde mon frigo décongeler, je pense à ma vie, c'est fou comme je me sens préhistorique.
Et de fait, René Char me vient en tête, ça coule et ça colle dans mon occiput, de la dèche poétique pour féconder le futur sans savoir si ça donnera quelque chose, à la fin.
LASCAUX
René Char
I
HOMME-OISEAU MORT ET BISON MOURANT
Long corps qui eut l'enthousiasme exigeant, À présent perpendiculaire à la Brute blessée.
Ô tué sans entrailles! Tué par celle qui fut tout et, réconciliée, se meurt; Lui, danseur d'abîme, esprit, toujours à naître, Oiseau et fruit pervers des magies cruellement sauvé.
("Le langage en qui parle l'origine, est essentiellement prophétique. Cela ne signifie pas qu'il dicte les événements futurs, cela veut dire qu'il ne prend pas appui sur quelque chose qui soit déjà, ni sur une vérité en cours, ni sur le seul langage déjà dit ou vérifié. Il annonce, parce qu'il commence. Il indique l'avenir, parce qu'il ne parle pas encore, langage du futur, en cela qu'il est lui-même comme un langage futur, qui toujours se devance, n'ayant son sens et sa légitimité qu'en avant de soi [...]" - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)
II
LES CERFS NOIRS
Les eaux parlaient à l'oreille du ciel. Cerfs, vous avez franchi l,espace millénaire, Des ténèbres du roc aux caresses de l'air. Le chasseur qui vous pousse, le génie qui vous voit, Que j'aime leur passion, de mon large rivage! Et si j'avais leurs yeux, dans l'instant où j'espère?
("Dans chacune des oeuvres de René Char, nous entendons la poésie prononcer le serment qui, dans l'anxiété et l'incertitude, l'unit à l'avenir d'elle-même, l'oblige à ne parler qu'à partir de cet avenir, pour donner, par avance, à cette venue, la fermeté et la promesse de sa parole." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)
III
LA BÊTE INNOMMABLE
La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe. Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie. La Bête rote dévotement dans l'air rustique. Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse. De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m'apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée, La Sagesse aux yeux pleins de larmes.
("Toute parole commençante, bien qu'elle soit le mouvement le plus doux et le plus secret, est, parce qu'elle nous devance infiniment, celle qui ébranle et qui exige le plus : tel le plus tendre lever du jour en qui se déclare toute la violence d'une première clarté, et telle la parole oraculaire qui ne dicte rien, qui n'oblige en rien, qui ne parle même pas, mais fait de ce silence le doigt impérieusement fixé vers l'inconnu." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)
IV
JEUNE CHEVAL À LA CRINIÈRE VAPOREUSE
Que tu es beau, printemps, cheval, Criblant le ciel de ta crinière, Couvrant d'écume les roseaux! Tout l'amour tient dans ton poitrail : De la Dame blanche d'Afrique À la Madeleine au miroir, L'idole qui combat, la grâce qui médite.
("La nature est puissante sur cette oeuvre, et la nature, ce n'est pas seulement les solides choses terriennes, le soleil, les eaux, la sagesse des hommes durables, ce n'est pas même toutes choses, ni la plénitude universelle, ni l'infini du cosmos, mais ce qui est déjà avant tout, l'immédiat et le très lointain, ce qui est plus réel que toutes choses réelles et qui s'oublie en chaque chose, le lien qu'on ne peut lier et par qui tout, le tout, se lie. La nature est, dans l'oeuvre de René Char, cette épreuve de l'origine, et c'est dans cette épreuve où elle est exposée au jaillissement d'une liberté sans mesure et à la profondeur de l'absence de temps que la poésie connaît l'éveil et, devenant parole commençante, devient la parole du commencement, celle qui est le serment de l'avenir." - Maurice Blanchot, La Bête de Lascaux)
Mon congélateur coule de partout sur le plancher taché, usé, où je me traîne comme un chasseur aux aguets, sagaie à la main et les idées en pagailles ; qu'elles eussent voulu seulement m'apparaître et j'aurais fait long feu de mes oeuvres futures ; joute en émoi, en moi je me terre, et la prescience des débuts fonde la promesse de grands écobuages sur les peaux pariétales où je dessinerai l'espoir de mes seuls instruments, doigts, paumes, langue, sexe.
Prendre la mesure du présent, c'est le cadeau de l'éternité aux mortels qui se projettent sur les rivages du rêve ou les parois à venir de l'art.
(En d'autres mots. Mon désir orne la promesse de l'aube renouvelée sur les sexes exposés du cyberespace ; d'autres fièvres à venir.)
Ô saisons, ô châteaux Quelle âme est sans défauts?
...............................................................je je me sens mal dans ma peau, dans mon corps, dans ma tête, ça gronde et ça vibre très fort, très fort et je
se succèdent satisfaction profonde et profond désespoir, sagesse folle et imbécilité folle, se succèdent et s'annulent sur les ruines de mon être, cette petite chose qui geint, qui jouit, qui gît, qui gêne.
À l'extrême du spectre si je peux m'exprimer ainsi sans tomber dans le lyrisme ["Quand on se refuse au lyrisme, noircir une page devient une épreuve : à quoi bon écrire ce que l'on avait exactement à dire?" (Cioran)] : extases sexuelles, extases mystiques, simplicité exemplaire de ma philosophie aux yeux des autres, candeur et joie, ô saisons, ô châteaux, et des gestes qui me grandissent, comme d'avoir sacrifié une amitié sur l'autel sanglant, préhistorique, de mes valeurs les plus sublimes
Ne pas déchoir, c'est accepter la déchéance avec philosophie (mais pas n'importe laquelle, évidemment) et c'est gagner (quand tout est perdu). Pour se respecter soi-même, même plongé dans la déjection d'une vie calamiteuse et pathétique comme la mienne.
................................................................ quelle âme est sans défauts?...
"Il est impossible d'accepter d'être jugé par quelqu'un qui a moins souffert que nous. Et comme chacun se croit un Job méconnu..." (Cioran)
............................................................... la colère gronde sourdement en moi comme une musique de terreur, comme une musique de film de Lynch
La colère : contre un Dieu qui AURAIT DÛ exister. [On ne peut se consoler de l'inexistence évidente de son pire ennemi.]
La colère : contre le corps, cette pourriture si douce, si douce...
Ô saisons, raisons de la colère
" Moissonner sur les cils l'épine et briser du poing le rocher; broyer sous ses dents les cailloux; rompre de ses mains la montagne; jouer de la queue du scorpion; baiser sur les dents le serpent; saisir la griffe du dragon; se précipiter dans la gueule du requin; pressant ses mamelles, traire la lionne en courroux; du serpent le plus venimeux humer le poison de ses crocs; durant la journée se jeter au cou d'un démon, sans raison; de nuit, étreindre dans ses bras, très étroitement, une vieille; le gosier desséché, nu-pieds, en juillet et sur la pierraille, cheminer, s'aidant d'un bâton, boitant d'un pied, et sur des lieues; en rage, tirer de la gueule du lion affamé sa proie, ou des griffes du léopard furieux arracher le gibier; tracer sur l'onde impétueuse, au moyen d'un poil, beaux dessins; graver dessins sur le rocher, au moyen d'une épine verte; lançant le lasso, le passer au cou du temps qui s'en allait; mettre les entraves aux pieds des derniers jours de l'existence, cela m'est cent fois plus aisé qu'à table d'un être ignoble boire le vin le plus vermeil, vêtu des habits les plus riches; sinon, le ciel pulvérisant ma vie, dites-lui donc : "Fort bien!" Loin de l'habit de mon renom soit la poudre du déshonneur! "
(Seyyed Ahmad Hâtef, 18e siècle)
FAITES SILENCE, MES ORGANES! J'ai quelque chose d'autre à ajouter. Environné des démons de la souffrance comme saint Antoine en son désert, je te salue, frère le soleil, je te salue, soeur la mort, je vous demande à tous, mes organes aux noms comme des démons de l'ancien monde, de vous taire, vous qui n'employâtes jamais que le langage de la douleur et de la peur, de la maladie et de la mort ; car j'ai autre chose à ajouter. Il a été dit : "En ce moment même, j'ai mal. Cet événement, crucial pour moi, est inexistant, voire inconcevable pour le reste des êtres, pour tous les êtres. Sauf pour Dieu, si ce mot peut avoir un sens." Amen. C'est de Cioran. C'est lui qui a écrit ça. J'écris pour écrire ce que Cioran a écrit (lui-même écrivant ce que ... a écrit, etc.). Mes organes, je vous demande un peu de RESPECT, non pour ce que j'ai à dire, mais ce qu'à travers moi les autres peuvent continuer de dire avec VÉRITÉ. In tepsum redi, in interiore homine habitat veritas. ô
châteaux ad matutinumChristus
venit venit venit
.......................................................................... gronde colère, grande colère des faits : je ne suis plus tout jeune, hélas, et, je le jure
"le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon coeur" [aparté : basta! trop classique.]
qu'est-ce à dire, au fond? hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère : je suis fou de rage. Ça brûle en moi par millions de tonnes d'uranium enrichi.
Lis ça : Si tu n'as pas lu Diderot, je fais peu de cas de ta connaissance de l'âme. Crève, astheure.
................................................venit je me désespère parce que ça a un sens de le faire en mon état, c'est de n'avoir que des mots souillés, des mots de prostitués pas propres à mettre dans ma bouche, à toucher de mes doigts, à caresser dans ma tête : pas mêlant si je suis toujours malade : les mots sont sales comme des vieilles putes le cul plein de sperme et la bouche à moitié arrachée par les maladies vénériennes, par le tabac et par la divination de Balbuc. Tabarnac. - Qu'est-ce à dire? - Très peu, vraiment. Quelque chose comme une phrase à l'imparfait du subjonctif volée à quelqu'un d'autre, baisée des millions de fois, jamais lavée, jamais guérie.
[Je salive, donc je salis.]
"Le non-savoir est le fondement de tout, il crée le tout par un acte qu'il répète à chaque instant, il produit ce monde et n'importe quel monde, puisqu'il ne cesse de prendre pour réel ce qui ne l'est pas. Le non-savoir est la gigantesque méprise qui sert de base à toutes nos vérités, le non-savoir est plus ancien et plus puissant que tous les dieux réunis." Cioran, De l'inconvénient d'être né
Si je connaissais des malédictions assez puissantes, c'en serait fini : de moi, de votre monde, et de la philosophie.
Devant toute grande oeuvre d'art plastique, l'évidence d'un silence particulier nous atteint comme une surprise qui n'est pas toujours un repos : un silence sensible, parfois autoritaire, parfois souverainement indifférent, parfois agité, animé et joyeux. Et le livre véritable est toujours un peu statue. Il s'élève et s'organise comme une puissance silencieuse qui donne forme et fermeté au silence et par le silence.
- Maurice Blanchot (Le livre à venir)
Füssli - Silence
Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.(Sur ce dont on ne peut rien dire, il faut garder le silence)
- Wittgenstein (Tractatus Logico-Philosophicus)
Dührer, Melencholia
Ah! César avait raison, quel sens avait tout cela? En quoi cela regardait-il César? L'explication était pénible, et pourtant il semblait qu'elle lui fût imposée, comme si elle devait décider du sort de L'Énéide. "La philosophie est une science, est une vérité de l'entendement, il faut qu'elle puisse prouver, elle a besoin d'une base de la connaissance et la base de la connais..." Quelque part, il y eut un rire, muet et supérieur. Était-ce l'esclave? Ou les démons annonçaient-ils leur retour par ce rire? "Pourquoi t'arrêtes-tu de parler, Virgile?" De nouveau, Athènes se montra; de nouveau, l'étrange désillusion qu'avait été Athènes. Où riait-on? Était-ce à Athènes? "La base de la connaissance précède tout entendement, précède toute philosophie... c'est l'hypothèse première et elle régit à la fois l'intérieur et l'extérieur de nous-mêmes... tu m'as bien ramené d'Athènes, Octave? n'est-ce pas?" La conque nacrée du ciel s'ouvrait au-dessus de l'Adriatique, le navire se balançait, les chevaux blancs de Poséidon montraient leur tête; dans le salon il y avait du rire et du bruit; à la poupe, dans la lumière blêmissante, un esclave-musicien commençait à chanter, solitaire; c'était une voix d'enfant. "Il était salutaire et utile de te ramener d'Athènes, mon Virgile... ou voulais-tu dire que maintenant la philosophie est affranchie de ses devoirs, puisqu'on ne t'a pas laissé, misérablement soigné, dans la ville des philosophes?" César devrait légitimement se trouver sur l'autre navire, et non ici. "La philosophie a perdu le fondement de sa connaissance, sa base est enfoncée très loin au-dessous d'elle, très profondément dans la mer... et lorsqu'il lui faut se développer en hauteur, grandissant pour toucher l'infini, ses racines ne descendent pas assez bas, même si elles aussi grandissaient à l'infini... autrement, je ne serais pas rentré avec toi, Octave... Lorsque les racines ne touchent plus rien, il n'y a que du vide sans ombre... le fondement de la connaissance s'est perdu, il y a beaucoup de vains bavardages sur le navire; tu ne le remarques peut-être pas aussi précisément que moi, parce que le mal de mer ne t'a pas rendu lucide... Autrefois, la philosophie possédait encore le fondement de sa connaissance, sur lequel elle pouvait s'édifier... Comme toi, je ne voulais pas voir qu'elle l'avait perdue... j'ai fait le voyage à Athènes, j'ai fait le voyage... mais aujourd'hui le terrain de procréation féconde, dans lequel elle était enracinée, elle l'a définitivement perdu... la pensée est devenue impuissante." Oui, c'était bien cela, et il n'y en avait pas lieu d'en rire. Même le Dieu qui possède la connaissance du néant, et qui veut le néant n'avait pas le droit d'en rire. Et effectivement, le rire s'éteignit. La voix de Plotia lui succéda, disant: "Silencieuse est l'entente, elle n'a besoin d'aucune preuve. Retourne dans la conque ouverte du silence."
- Hermann Broch (La Mort de Virgile)
Hermann Broch
Nous n'appartenons à personne sinon au point d'or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence.
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux ! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots ... Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !
Stéphane Mallarmé
(Turner)
Ressaisissons-nous, Bast, et allons dormir, puisque la chair est triste, hélas, etc. J'ai attendu toute la nuit en pure perte : un texto, un message, un signe, un appel. Quelque chose pour me changer les idées. (Sachant pourtant que tout est tranquille juste avant que tout chavire, et que c'est dans les prochains jours que ça va débouler, parce que rien ne résiste dans la durée).
L'air est lourd de tension comprimée, sur le point de s'échapper et de tout bouleverser (encore). J'écris en état de fièvre, littéralement, même si tout ce billet est plein de mélancolique ironie : "bon bon bon..." (entendre : voilà, ça recommence... je suis vraiment difficile à suivre... et un peu pitoyable, les yeux cernés de fatigue, la cigarette qui fume dans le cendrier plein, et cette indéfinissable propension à fuir - d'aucuns diraient sublimer - le suspense dans l'inauthenticité d'une posture stylistique, esthétique.) Comme Proust dans le cabinet aux effluves d'iris, je me concentre sur ce qu'il y a de plus intime, même vulgaire ; parce que derrière le prestige des mots et des images, on ne sent pas vraiment la merde. Je me concentre, mais pour rire de moi... (Mallarmé et Turner : franchement! je suis pathétique.)
Volupté des orages, volupté des marées, volupté des dangers, volupté des chairs (même tristes), et dans les flots noirs de la vie, je navigue ainsi à vue, entre deux voluptés. C'est dire si je suis mal parti...
Durant quelques semaines, un amour est né et est mort entre deux feux, entre deux chutes de neiges, entre deux destructions, entre deux trêves inconséquentes, entre deux garçons trop sensibles que tout séparait.
Il était beau et il m'appelait : "habibi". Il avait pris toute la souffrance de son peuple dans son coeur. Il avait pris toute la douleur des veuves, toute la déréliction des quartiers bombardés, toute la terreur des enfants dans son âme. Son âme. Qui HURLAIT. Son âme hurlante avait soif d'un amour interdit, malgré elle, malgré tout.
Je lui avais dit :
"Je sais qui tu es. Je ne sais pas qui tu es.
Comment saurais-je jamais qui tu es? Comment saurais-tu jamais qui je suis?
Nos mots s'entrelacent sur l'écran mais nos yeux restent aveugles. Nos mots restent distants sur l'écran mais nos yeux sont grands ouverts. Je ne sais pas qui tu es. Je sais qui tu es.
Mon espoir sans espoir va vers Gaza pour la paix. Et mon espoir sans espoir va vers toi pour te dire l'indicible de mon coeur. "
Il m'avait répondu :
"Et qui t'a dit que je ne te connais pas... Je te connais à travers tes écrits, tes lignes, tes émotions, parce que tes lettres respirent et parlent d'elles mêmes...
Je te connais à partir de tes mains qui écrivent... Et je te vois à travers tout!Nos yeux se sont retrouvés depuis longtemps...Même si les distances les séparent.
Je te connais. Et Ghaza te connais. Et mon Beyrouth te connais.
Le temps va nous réunir..."
Je lui ai dit :
"Depuis quelques temps déjà, je suis un lecteur assidu de Omar Khayyâm. Saches que c'est maintenant avec un oeil différent que je lis ses Robaïyat :
« Que l’homme est faible ! Que le Destin est inéluctable ! Nous faisons des serments que nous ne tenons pas, et notre honte nous est indifférente. Moi-même, j’agis souvent comme un insensé. Mais, j’ai l’excuse d’être ivre d’amour. »
J'ai en moi des douleurs dont le silence réponds aux tiennes très-doucement, avec des signes de reconnaissance. Je ne cherche rien. Je cherche ce qui ne se trouve peut-être pas en ce monde.
Emmène-moi. Emmène-moi là où j'oublierai le temps qui nous tue.
« Quand tu chancelles sous le poids de la douleur, quand tu n’as plus de larmes, pense à la verdure qui miroite après la pluie. Quand la splendeur du jour t’exaspère, quand tu souhaites qu’une nuit définitive s’abatte sur le monde, pense au réveil d’un enfant. » (Khayyâm)"
De tout son coeur, il m'avait répondu :
"Il est déjà 1h3o du matin et je ne dors toujours pas... Je ne veux pas dormir.
Je te lis et je rêve... Je ne sais pourquoi, ni comment. Et j'aurais aimé que ton message soit à l'infini, écrits par milles et une lettres... Dont chaque lettre sera pour moi une nuit...
Je n'ai jamais été aussi vivant... Je me noie et je ne veux pas être sauvé de cette mer tellement profonde... Je suis carrément ivre.
Je suis ivre, même si je n'ai jamais goûté à l'alcool...
Fait des beaux rêves et juste rêve..."
Et ses mots continuaient, inlassablement, à chanter l'amour sur fond de guerre :
"A Beirut, on se réveille toujours sur le bruit de la ville... Des voitures... Le cri des gens... Et les sirènes... Mais aussi de Fairuz, qu'on appelle le soleil du matin...
On se réveille sur l'effluve du café arabe, foncé comme la couleur de mes yeux... Là, juste à ce moment, déguste la vie, chaque instant, alors que je suis avec toi... Prend la tasse, et prends le café de mes yeux... Et toute le charme de Beirut..."
Et j'ai succombé à ses mots. Et nous nous sommes rencontrés, avons bu du café, avons fait l'amour interdit entre tous. Et c'était bon. Je lui ai dit : "Gaza". Il m'a répondu : "Oui, habibi". Déstabilisé, complètement annihilé sous ses mots, j'ai écrit :
"Je me réveille avec tes yeux dans les miens...
Et je regarde le Mont-Royal par la porte-fenêtre de mon bureau-boudoir, et je pense aux montagnes du Liban que je n'ai jamais vues, et qui donnent son nom au pays lorsqu'elles sont couvertes de neige... Je cherche un pays intérieur, une terre à moi, moi qui suis suspendu entre la terre et le ciel, et je pense à TOI, le lion de sa nation...
Je me réveille en pensant à toi et à ce poème-fleuve de Miron :
« dans les giboulées d'étoiles de mon ciel l’éclair s’épanouit dans ma chair je passe les poings durs au vent j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas la nuit de saule de tes cheveux un visage enneigé de hasard et de fruits un regard entretenu de sources cachées et mille chants d’insectes dans tes veines et mille pluies de pétales dans tes caresses »
J’attendrai que le monde nous soit propice, ce monde à feu, à sang, à feux saisissants, car mes jours ne sont rien, et mes nuits sont fusion métaphysique avec l’humanité inconsciente, jusqu’à la formation des constellations de l’espoir neuf...
« Chaque matin, mon cœur est plus lourd dans ma poitrine, mais ton regard le délivre de sa tristesse. » (Omar Khayyâm)
Parle-moi de toi, parle-moi de tout et de n’importe quoi, fait déborder la coupe de ta juste indignation jusqu’à moi, car je suis la glèbe anonyme où tu peux t’épancher. Je n’ai rien à t’offrir sinon cette petite chose en forme de cœur qui se débat dans le coffre en cèdre de ma poitrine... Mon corps est à mes yeux une frontière entre nous deux… Brise-la. Tu trouveras dans les ruines de mon identité des paroles venues d’ailleurs, tu trouveras dans les décombres de cette illusion que je porte, un simple souple souffle de chaleur pour te vêtir comme une nuée scintillante, où ta beauté sera voilée-dévoilée dans la transparence de nos paroles.
Parle-moi de toi, parle-moi de Beirouth et de Gaza, parle-moi de tes rêves et de tes fantasmes... Car ce qui est toi me grandit et me raffermit.
À la coupe de tes lèvres, laisse-moi épancher ma soif de connaissance...
Je t’attendrai comme les neiges sur le Mont-Royal attendent le printemps pour se sublimer enfin.
« Et le soleil n’est point nommé, mais sa puissance est parmi nous. » (Saint-John Perse)"
Notre amour n'était point nommé, mais sa puissance était parmi nous. Sur ma chair j'avais connu la chaleur de sa chair. Et dans ma tête, ses mots tourbillonnaient comme des simouns dans le désert...
Il a dit :
"Ta langue est toujours dans ma bouche, tout comme ton café, tes yeux. Ta sueur me noie toujours. Ton parfum s’est éteint sur mes vêtements… Sur mon cou. Il est toujours présent. Ton regard. Et ton regard profond me fixe toujours. Tes livres, tes rideaux, ta musique m’habitent toujours et pour toujours ils seront ma mémoire. Mon histoire. Je suis tout simplement né aujourd’hui.
Je t’ai aimé… Tellement aimé que…. Les mots se sont épuisés et ont perdu leur valeur. Trois points de suspension…"
Nos échanges infinis parlaient de nous, de la guerre à Gaza, de nos moments d'incompréhension l'un face à l'autre, de nos rêves, de nos peurs... Nous étions fragiles comme des roses... Nous étions forts comme des lions... Et la lune changeait de forme, et la lune nous a abandonné... Je l'ai abandonné. Lâchement. Mes amis me disaient : "Laisse-le.". Mon coeur me disait : "Non".
La trêve entre Israël et le Hamas a sonné le glas de nos échanges... Il habitait mes nuits mais notre amour était condamné par les rites, par les frontières, par la médiocrité du monde. Nous étions trahis par les Hommes, par sa famille, par mes amis : par tous ceux qui n'avaient jamais connu de l'amour que des frottements musqués, vulgaires...
Je lui ai dit :
"C'est terminé. Je n'ai pas été capable de t'aimer, de t'accepter, de te comprendre.
Plus le temps passe et plus je suis PÉTRIFIÉ à l'idée de t'écrire.
Je préférais nos échanges épistolaires... Te rencontrer a tout fait rater. A tout gâché. La beauté. La ferveur. Que je ressentais. Tes yeux m'ont effrayé. Et je me suis senti repoussant.
J'ai peur de toi.
Tu me détestes mais j'aimerais qu'un jour tu me comprennes. Et me pardonnes.
Je n'oublierai jamais Gaza, Beyrouth, et tes mots."
(Ce qu'il m'a répondu à ce moment-là, nul ne le saura jamais sauf lui et moi.)
Et le temps a passé. J'ai cherché l'amour dans d'autres yeux, dans des contrées moins minées. J'ai cherché à l'oublier. J'ai perdu pied quelques fois, mais c'était toujours le désert qui m'entourait. Je me suis amouraché. J'ai succombé aux douceurs de miel des chairs entrelacées. Et j'ai oublié.
Ce matin, il m'avait écrit...
Mon coeur, ce matin, est une petite chose qui pleure dans ma main en palpitant comme un noyé qui cherche son air, qui lutte pour retrouver la vie... Je me suis souvenu. De tout. Et je meurs un peu à cause de toi, ô mon lion...
Parce que tu as osé m'écrire à nouveau :
"pour toujours...
je ne peux pas oublier je me souviendrai pour toujours de tes yeux oubliés noyés en moi oh qu'ils sont noyés
et dans tes nuits je suis l'oublié le rejeté penses-tu que tu m'as acheté (drame) dramatique que tu es de tes yeux carrément ivres dans ton coeur terriblement brûlé et me dis-tu qui que tu sois habibi ne te laisse plus aller qui que je sois
et ces termes laisse mes lettres respirer écoutes-les absorbes-les ne m'as-tu pas fait perdre mon ciel et ma terre aide-moi à t’oublier partir pour ne plus te retrouver ni sur mon chemin ni dans mes rêves ni entre mes mains ni sur mes lèvres
tu as laissé le temps partir et les secondes ne reviennent jamais part à jamais je n'ai plus de coeur pour aimer pourquoi de mes yeux fuir alors qu'ils t'ont parcouru corps et âme
et tu me demandes à quand t'aimer chaque seconde t'était allouée n'as-tu pas laissé les jours de notre amour témoigner et de tes lettres de ta salive arrosées
et toi qui est fait de lettre de café et de beauté dans mon coeur éternellement je veux pour toujours t'aimer sans plus jamais te retrouver...
pour toujours..."
PARDONNE-MOI!!!! MON DIEU, QU'AI-JE FAIT. MON DIEU, J'AI SACRIFIÉ MON COEUR ET L'ANGE DU SEIGNEUR N'A PAS RETENU MA MAIN SACRILÈGE.
C'était la guerre à Gaza et j'étais prêt à tout sauf à ça. J'ai agi comme un insensé. Mais avais-je l'excuse d'être ivre d'amour?
Je relis ce matin ce précédent billet, et je me questionne : "Commandement interne? Sommation du dehors?" (René Char, Mission et révocation) Mon rapport à l'écriture se situe à la limite de l'idiosyncrasie et du cliché. Ma transgression est un leurre, bien sûr. Je ne transgresse rien, sinon la possibilité pour les autres de me connaître tel que je suis quand je ne suis pas en train de me dire (même et surtout dans la négativité de mon personnage). Le silence n'est pas la mort, malgré la facilité de l'analogie ; bien au contraire, car c'est le langage qui fait mourir, désormais. Il n'en était pas ainsi quand les poètes racontaient la vie des Héros, car : "[...] parler comme les orateurs sacrés pour annoncer la mort, pour menacer les hommes de cette fin qui passe toute gloire, c'était encore la conjurer et lui promettre une immortalité. C'est, autrement, dire que toute oeuvre était faite pour s'achever, pour se taire dans un silence où la Parole infinie allait reprendre sa souveraineté. Dans l'oeuvre, le langage se protégeait de la mort par cette parole invisible, cette parole d'avant et d'après tous les temps dont elle se faisait seulement le reflet tôt fermé sur lui-même." (Michel Foucault, Le langage à l'infini)
Qu'est-ce qui a changé? - J'ai bradé la possibilité d'une oeuvre achevée, d'une oeuvre qui se lève résolument contre la mort, je l'ai effacée dans l'infini bavassage du web 2.0, du blogue. Mon dandysme est tel que je ne me suis pas aperçu de la superficialité inhérente au processus. Et porté par un langage pétri de ruines, solipsiste par nature, sexy par dérision, poétique par erreur de définition, je me suis voulu autodestructeur alors que les plans se succèdaient infiniment dans l'espace baroque, surchargé, en trompe-l'oeil, pléthorique de la cybernétique actuelle. Depuis quelques semaines, Bast l'auteur, cette illusion qui me dédouble et me menace à dessein, a retrouvé l'unité de mon être par nécessité : rencontrer Bast, c'est rencontrer l'autre. Et être nécessairement déçu. Car le masque, la persona Bast, est une promesse trahie. Il n'y a pas de Bast. Il n'y a que moi. Cet auteur est voué à l'échec par essence. Et c'est moi, alpha et oméga du masque, qui le met en échec. Je ne me crois plus. J'ai vu mon personnage intime, mon double, s'annuler dans le regard de ceux qui, le désirant réel, n'ont rencontré que moi : l'autre, l'indésirable moi.
Depuis quelques semaines, je suis davantage moi que je ne le fus jamais sur ce blogue. Je ne fais plus la différence. Je suis déplié. Alors que je me voulais médium, simple passage pour qu'un autre en moi s'exprime et me menace, j'ai repris le dessus que je ne pouvais pas ne pas reprendre. Mis en échec, le blogue perd son sens et manque d'intérêt, pour les autres comme pour moi-même. L'erreur est originelle. Seulement, la vérité m'a rattrapée. Je ne veux pas cesser d'écrire. Mais il faut, pour ce faire, que je réintègre mon identité exécrée, celle précisément à qui je criais : BASTA! Dans le silence qui va suivre, seule la parole de Foucault prend le relai, pour l'instant.
"Écrire, de nos jours, s'est infiniment rapproché de sa source. C'est-à-dire de ce bruit inquiétant qui, au fond du langage, annonce, dès qu'on tend un peu l'oreille, contre quoi on s'abrite et à quoi en même temps on s'adresse. [...] Et pour s'en défendre il faut bien qu'il en suive les mouvements, qu'il se constitue son fidèle ennemi, qu'il ne laisse plus entre eux que la minceur contradictoire d'une cloison transparente et infracassable. Il faut parler sans cesse, aussi longtemps et aussi fort que ce bruit indéfini et assourdissant - plus longtemps et plus fort pour qu'en mêlant sa voix à lui on parvienne sinon à le faire taire, sinon à le maîtriser, du moins à moduler son inutilité en ce murmure sans terme qu'on appelle littérature. Depuis ce moment, une oeuvre n'est plus possible dont le sens serait de se refermer sur elle-même pour que seule parle sa gloire." (Michel Foucault, Le langage à l'infini)
Elsie Russell, The Anatomy Lesson (1993, oil on canvas, 16" x 20")
C'était une entrevue fascinante, ne serait-ce qu'à cause de cette voix, un peu traînante, un peu snob, la voix de cette héritière du fardeau d'une filiation terrible (être la fille d'un mathématicien de génie qui fuit en Amérique avec sa famille pour éviter l'extermination, André Weil, et la nièce d'une "sainte", d'une philosophe aux idées subtiles et aux actions d'éclat, qui meure à 34 ans de malnutrition et de tuberculose en pleine guerre, à Londres, en Résistance et en rupture avec De Gaulle). Une voix qui prétendait se revendiquer de l'humour alors qu'elle n'a rien exprimé d'un tant soit peu léger ou drôle... sauf une fois, et ça mérite d'être souligné : quand elle dit que toute jeune, elle cherchait en vain dans sa cervelle "des pensées dignes de cette géniale tante". Le ton était plaisant, et l'anecdote, plutôt cocasse.
Ce qui m'a intéressé dans cette entrevue, c'est surtout le regard que porte la famille sur un de ses membres lorsqu'il devient célèbre. Cette notoriété déracine littéralement l'individu : la famille au premier chef se voit soudainement abandonnée par l'être qu'elle a pourtant porté en son sein, et peut ainsi très mal réagir, ou le récupérer à son propre profit -- comme il arrive d'ailleurs trop souvent dans l'histoire de la philosophie et de la littérature... Qu'on pense à Nietzsche, récupéré par sa soeur (entre autres) à des fins de propagande nazie, ou à Rimbaud, dont la mère et la soeur ont agi comme des aimants afin de retenir dans leur giron leur trop sulfureux Arthur.
(Nietzsche et sa soeur Élisabeth)
Dernièrement encore, la fille d'André Gide éditait un court récit de son homosexuel de père, Le Ramier, un fond de tiroir où le vieux Gide raconte en clair-obscur une nuit de plaisirs avec un jeune de 15 ans, Ferdinand, surnommé le Ramier, "car l'amour le faisait roucouler". Catherine Gide, ça m'avait frappé alors, et je n'étais pas le seul, tentait de sublimer, de minimiser la sexualité de son célèbre père, d'en faire une posture esthétique... Et il y a encore Maria Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges (un de mes quelques écrivains vraiment préférés), qui a eu des démêlés avec la justice en bloquant la réédition dans la Pléiade des Oeuvres complètes, en français, de Borges, et en faisant condamner pour diffamation le blogueur et auteur Pierre Assouline qui avait osé la critiquer dans sa démarche bassement, bêtement, mercantile.
Kundera (parmi d'autres) a eu des mots très durs envers ces "testaments trahis", envers ces héritiers qui se proclament les seuls véritables exégètes ou propriétaires des oeuvres, envers ces veuves et ces mamans éplorés qui, à défaut de "castrer" ou de détruire dans l'oeuf un talent un peu déviant ou exceptionnel, tentent d'en effacer les aspérités posthumes...
Pour en revenir à Sylvie Weil, celle-ci semble avoir souffert de différentes façons du prestige de sa tante. De l'éclat intellectuel aveuglant qui la rejette, elle si normale, dans l'ombre, jusqu'à la vénération de ses grands-parents pour leur fille-météore, en passant par le décès prématuré de la grande Simone qui plonge tout le monde dans le désarroi. Durant l'entrevue, elle affirme en particulier : "Une famille où un jeune meure est une famille brisée; une famille ne s'en remet jamais vraiment." Ce que je tente de montrer, c'est un certain "clash" dans l'appréciation des événements, entre les lecteurs ou les admirateurs qui "entrent en phase" avec la personne exceptionnelle (on admire le courage, la détermination, l'intelligence, le mysticisme, voire le martyre de Simone Weil), et la réaction des proches, qui sont perturbés et déstabilisés, et parfois même révoltés, par ce qui est chez elle "anormal", hors-norme. Car ultimement, la famille se sent menacée en tant qu'organisme : perte d'intimité, d'identité personnelle, de réputation, etc.
La peur de la différence radicale au sein même de la famille peut créer des déchirures atroces. On interne, on rejette, on réforme, on réhabilite, on pervertit, on retranche, on tente de ramener dans le droit chemin, on enferme, on isole, on dénonce, on martyrise, on persécute, on trahit à tour de bras. Depuis les lettres de cachet du 17e siècle, étudiés par Michel Foucault, un ensemble de réactions viscérales (carcérales, cérébrales, structurales, procédurales...) se met en branle en Occident pour ramener le membre "dérangeant" dans l'orbite familiale... Quitte à le briser. Ou à l'éradiquer.
Simone Weil a eu le destin de ceux qui font fi des obligations "familiales", au profit de la Civilisation elle-même. Elle a fracassé les fragiles ornières du quotidien. Et si en tant que lecteur je la vénère, sa nièce m'a aujourd'hui fait réfléchir sur l'impact réel que peut avoir une telle personnalité sur son entourage. Même si, au final, je tranche en faveur du "monstre", contre ses héritiers...
PS : J'aurais tant de choses encore à dire sur Simone Weil, sur tout ça... Je n'ai pas l'impression d'avoir écrit quelque chose de très accessible... Ni même de très adéquat. Mais il faut laisser les mots à leur vide ontologique : qu'ils fassent leur chemin, leur travail de mémoire, quitte à y revenir plus tard. Quitte à laisser l'essentiel se dire, se lire, dans l'indicible. Dans la marge.
À Rome, dans l'Antiquité la plus reculée, le peuple avait instauré la république en chassant les rois étrangers qui le gouvernaient en tyrans. Mais n'avait pas aboli le poste, en tant que tel : le Rex sacrorum ("roi des choses sacrées") demeura la figure la plus haute de la prêtrise officielle. Sans pouvoir politique et sans charge militaire, c'était un officiant chargé d'un certain nombre de rites. Entre autre, une fois par années, des prêtresses venaient l'admonester en pleine nuit, en disant : "Veille-toi, Roi? Veille!"Une façon de préserver, au moins symboliquement, un gardien spirituel sur la Cité...
[...] il n'y a pas de conspiration, j'aimerais tant le faire comprendre à mon fils et mes amis journalistes ou chercheurs, pas de gouvernement secret de décideurs occultes tirant les ficelles, il n'y a que nous, nous tous, bourreaux les uns des autres, nous qui sommes la fin de l'expérience Homo Sapiens, et ne pourrions-nous pas céder la scène avec un modicum de dignité, au lieu d'attendre que notre sort imite celui des dinosaures, ne pourrions-nous au moins nourrir un courant de pensée à travers les quelques dizaines ou centaines d'années qui nous restent, un courant qui prônerait non pas le repentir apocalyptique mais la contemplation de ce que nous fûmes, la considération de ce que nous voulions être et la passion de trouver où et quand on a merdé entre les deux.
Cette dernière portion en particulier me hante, m'interpelle violemment et me donne l'intense envie de me taper la tête contre un mur, jusqu'à ce que je perde un peu conscience : c'est à ce prix, peut-être, que je réussirai à m'oublier. Une fracture du crâne littéraire pour m'aider à accoucher des divinités inquiétantes de ma mythologie intérieure. Toute métaphore cessante.
J'ai des ouragans en moi qui ne peuvent plus attendre. Il en fallut de peu qu'ils ne s'épanouissent sur les ruines fumantes des fumisteries morales que mes parents m'ont inculquées à mon corps défendant. Il en eut fallu de beaucoup pour qu'ils n'emportassent mes médiocrités, mes modicités, mes pulsions autodestructrices, mes folies et vos trahisons. N'empêche : n'importe. Je suis un passeur de passé à peine esquissé, un Mohican parmi les autres, et le mécontemporain qui vous supplie dans les mots de René Char :
ASSEZ CREUSÉ
Assez creusé, assez miné sa part prochaine. Le pire est en chacun, en chasseur, dans son flanc. Vous qui n'êtes ici qu'une pelle que le temps soulève, retournez-vous sur ce que j'aime, qui sanglote à côté de moi, et fracassez-nous, je vous en prie, que je meure une bonne fois.
C'est pas clair dans ma tête parce que j'ai la nausée qui me chamboule le coeur, et que tout mon corps est en réaction violente, mais l'idée est là, lancinante, et me perturbe : rien ne se préserve éternellement. Rien ne dure. Rien n'est stable. Et j'ai beau ne rien faire, ne rien dire, et pourtant y attacher le prix et de la valeur, prendre mon temps, laisser les choses aller en me laissant porter comme un oiseau sur les diagonales folles du vent, tout finit par se corrompre... Par se briser. Par changer. Et si un instant je crois le contraire (ou l'espère, ou le désire), si un instant, un instant seulement, je crois que les amis sont là, que les amours sont à nouveau possibles, que les liens sont tissés, que les choses prennent une consistance ontologique, que les mots sont purs, que les habits neufs de l'empereur sont riches, alors l'instant d'après je me réveille : je me réveille, sacrant, nu, seul, hurlant, hurlant comme un éperdu humilié et honteux, hurlant de douleur et de vacuité douloureuse, nu en boule comme un serpent tortillant sa froide vérité autour de lui-même, froide sécheresse, vision de mort, ma peau sans mue se détirant comme une vivante plaie homogène de par toute la surface de ma prison soudainement ouverte sur la réalité. La réalité, la seule qui demeure après la destruction violente et inattendue de mes illusions, qu'est le vide. Le vide. Le vide nu et aigu. Le vide plein de lames de rasoir. Un vide de douleur sans fin. Sans fin.
Tout change. Rien ne dure. Rien ne demeure même si je le souhaite de toutes mes forces. Rien n'échappe à la roue de fortune des Anciens, qui tourne, qui tourne, qui tourne sans fin, en me laissant, cuisante douleur, seul et nu et à demi-mort dans le vide qui n'est même pas indolore. Long, long badtrip. Longue, longue agonie. Et on voudrait que j'accepte les conditions de ce monde?
J'ai mal au coeur, ce soir, de me rendre compte que je ne comprendrai jamais pourquoi tout change, tout se délite, tout me trahit.
C'est ainsi que Gustave Thibon décrit la philosophe mystique humaniste chrétienne de naissance juive Simone Weil. Morte en 1943. Emportée par la tuberculose, la malnutrition volontaire et la solidarité avec les victimes de la Seconde Boucherie mondiale.
J'ai toujours été attiré par les femmes qui, pour une raison ou une autre, bouleversent totalement les repères de leur époque. Simone Weil, surdouée immense, en est une. J'aimerais un jour écrire un livre sur ces femmes. Mais j'ai pas encore de concept valable, outre mon admiration sans borne (mais parfois critique).
Je vous parle de Simone Weil parce que je pense régulièrement à sa description si tragique : "Une vocation à l'anéantissement". On appelle ça un destin. Un cruel destin. Mais aussi une force de frappe et un projet. Bref. Quelle est la part de misérabilisme autoproclamé, quelle est la part de réalité objective? Peut-on être condamné d'avance à échouer? À être anéanti?
Et pourtant c'est ce que plusieurs religions invitent leurs fidèles à rechercher : la moqça hindoue, le nirvana bouddhiste, voire la sainteté taoïste... C'est un concept qui va au-delà de la simple mort physique, de la simple disparition. Ça indique une perte de l'identité dans autre chose, jugé davantage réel que l'individualité ou le monde physique.
Ça peut aussi vouloir dire : prendre conscience de la vacuité fondamentale. Comme lorsque Descartes remet tout en question, fait table rase de toute certitude, et ne réussit à sauver, au final, l'existence de Dieu, du monde et des sciences empiriques que par une espèce de pirouette mentale : si je pense, c'est donc que j'existe. Mais sous quel mode? Car au fond, on peut aussi, comme les philosophes analytiques anglo-saxons prétendent, s'imaginer "inventé" par un ordinateur assez puissant pour recréer un semblant d'égo, de "cogito"...
Mais à cela je préfère encore la jolie formulation de Zhuangzi, écrivain taoïste de l'Antiquité, qui disait qu'en rêve il se croyait papillon, et qu'à son réveil, il ne savait plus s'il n'était pas, peut-être, un papillon qui rêvait à Zhuangzi... Tout ça pour dire qu'on s'imagine (à tort) que nous allons toujours invariablement suivre, d'une façon ou d'une autre, un parcours relativement normal. Que les choses vont "se replacer". Que l'on va trouver l'amour conjugal, que l'on va se trouver un travail qui, à défaut d'être intéressant, sera payant ou, à défaut d'être payant, sera notre alibi pour vivre. Et que nous finirons par avoir vécu bien gentiment.
Je ne sais pas. J'ai comme un doute que ce ne sera jamais mon cas. La "drop" sociale est possible, comme dans les romans de Paul Auster. Et les événements extraordinaires aussi peuvent venir fausser la donne. Comme dans la vie de Simone Weil, dont c'est le centième anniversaire de naissance cette année.
Quant à moi, je me serais préféré félin d'espèce, plutôt qu'humain ou papillon.
Mais ce qui distingue la pensée philosophique occidentale de l'extrême-orientale, c'est l'humour. En Occident, pas beaucoup d'humour... On est très dramatique. Les médias aussi se font les dignes épigones du théâtre tragique de la Grèce antique. En Chine, au Japon, j'apprécie cet humour qui relativise la tragique conscience de notre vanité. L'humour de Zhuangzi contre la martyrisation de Simone Weil? Peut-être... Mais entre les deux mon coeur balance...
Je n'ai pas l'impression de profiter assez de la vie. Je ne ris pas assez. Je ne baise pas assez. Je ne sors pas assez. Mais est-ce vraiment étonnant quand on se sent voué à l'anéantissement?
Basta! n'est pas le titre de mon blogue pour rien. Basta! moi. Et m'immiscer dans la vie d'autrui par la petite porte anonyme du néant.
Je suis perdu. Je suis perdu. ("perdu" a au moins deux sens : "désorienté" et "sans espoir".)
Perdu dans la multiplicité des dix milles êtres. Perdu dans le quotidien qui m'engourdit. Perdu dans les limbes.
Perdu. Sur la route périlleuse que je tente de suivre, je suis perdu. Perdu.
(Dans les romans médiévaux, les chevaliers, qui sont souvent de parfaits abrutis ou des naïfs solitaires, doivent passer par des Ponts périlleux, par des Lits périlleux, par tout un ensemble de lieux étranges et leur faute, souvent, n'est pas évidente à comprendre... Tout se passe comme si leur quête était d'emblée, a priori, sans espoir, vouée à l'échec... Quête de pureté, quête insensée, quête sans issue... Et sur le pont périlleux qu'est le Pont de l'Épée, je me lacère sans pitié... Mon esprit est tenu en échec. Ma parole est sans puissance. Mes actions se délitent d'elles-mêmes. Je suis perdu.)
Perdu... pour moi-même et pour autrui.
Excusez-moi, tous ceux que j'abandonne, que je ne rappelle pas, que je trahis, que je perds. Qui pourra me pardonner? Moi-même comme un autre, et je me suis condamné depuis longtemps. Nul n'est en mesure de m'aider... sur la longue route douloureuse que j'ai emprunté pour mon plus grand malheur. Je me perds. Je me désespère. Et je m'en veux...
Le blogue Ma vie sexuelle comme un jeu de serpents et échelles, ça me flabbergaste, ça me donne de bons feelings, ça me fait penser à mon Padawan (duquel je pense sérieusement à en faire l'objet d'une nouvelle chronique) dont j'essaie de ne jamais m'ennuyer parce qu'il ne s'ennuie probablement pas de son côté, et ça me donne une raison de passer des heures à lire quelqu'un qui écrit divinement bien sans culpabilité du type : "jeez, pas quatre heures devant mon ordi encore!!!"
Gym : WOW. Au pluriel. Wow pour les gars qui y étaient ce soir et qui me laissaient les zyeuter sur mon bicycle stationnaire sans me faire la gueule (on aime ça les hétéros assez fiers de leur corps pour en faire partager la contemplation à n'importe qui). Wow pour les sourires quand on doit demander de partager une machine. Wow pour les bouts de peau très appétissants que me montrait un jeune homosexuel qui savait visiblement comment plaire à un jeune-vieux satyre comme moi. Wow pour la fille (il n'y en avait pas tant que ça ce soir au gym) qui était d'une beauté à couper le souffle, d'une délicatesse de traits et d'une sensualité hallucinante. Wow pour le sentiment de retrouver un début de libido... Wow pour le sentiment du devoir accompli, pour le corps qui se reconnaît enfin chez lui, en lui, dans le monde, sur son ballon bleu à faire des "fly couchés". Wow pour l'appréciable calme mental que m'apporte le gym.
Dernier cadeau de ma psy (la chienne qui m'a abandonné en décembre dernier pour une supposée "sabbatique" -- j'espère qu'elle a plutôt été radiée de l'Ordre des médecins), qui m'a fait dire que finalement, elle m'aimait bien : un renouvellement pratiquement à vie et très généreux de ma drogue légale préférée : les somnifères. Si je la revois un jour, je vais donc la remercier avec un sourire... juste avant d'y donner une jambette (de préférence près d'une plaque de glace).
Je vis une histoire érotico-intellectuelle avec deux personnes, ces temps-ci. Ça mérite une étoile... Le premier est un musulman qui ne peut assumer son homosexualité, et qui me fait vivre des montagnes russes érotico-littéraires intenses. S'il savait que je parle de lui sur mon blogue, je crois que je risquerais ma peau... Mais si j'ai envie qu'il continue nos échanges de lettres hallucinantes de culture (poésie, politique, religion, histoire, name it) et de sexe (c'était si bon l'autre soir...), bref, vous voyez le genre, malgré que je n'ai pas tant tellement envie de m'embarquer dans une énième histoire torturante et tortueuse, je ressens une étrange satisfaction de le laisser languir...
La deuxième me lit, et j'imagine qu'elle va lire ceci, alors je me lance, même si je vais lui téléphoner pour m'excuser et tenter de planifier un rendez-vous... je pense à elle à tous les jours... ce qui n'est pas vraiment normal... l'excitation que je ressens parfois pour des femmes n'étant pas aussi intense ni assez forte, en général, pour que j'aille au bout de la chose. Mais là... tout le mystère, toute la tension sexuelle-amicale que je ressens ne peut que finir par s'extérioriser... j'ai parfois l'impression que nous ne sommes en tout et pour tout que trois sur la blogosphère, elle, Cloudy et moi... ce qui n'enlève strictement rien aux autres, aux autres blogueurs, et aux autres lecteurs assidus de mon carnet. C'est très agréable, tout ça.
Il va sans dire que mes doutes sur l'intérêt d'écrire le présent bastblogue que j'émis vendredi dernier se sont dissipés durant la fin de semaine...
Ma vie semble laisser trop de place à mon identité civique. J'aime me dissimuler sur la toile, quitte à ne pas l'être complètement. Mais au moins, je ne suis plus toujours plongé dans ce quotidien un peu vide qu'il fallut je déplorasse ici. That's a good point. That's a hope for better days...
En fin de semaine, immense, intense, cosmique conversation avec mon ami Chico, avec qui je peux tout dire, de toute façon, on finit toujours par pleurer comme des veaux pendant que sa blonde va prendre un bain... (hi hi hi!). Ça m'a rappelé à quel point je pleure souvent quand je vais voir des spectacles de musique : Tori Amos, Jean Leloup, Nine Inch Nails, Diane Dufresne, Chloé Sainte-Marie : même combat pour me briser le coeur. Quand Chloé Sainte-Marie arrive sur scène, frèle, souriante, mon coeur se brise en mille miettes et je perds toute virilité... C'est charnel, c'est inexplicable, c'est beau : elle me réconcilie avec la poésie parfois un peu faible de Gaston Miron (ah... la Marche à l'amour chantée par elle!), et elle me tire les larmes... Le vidéoclip suivant ne donne qu'une toute petite idée de son talent. Ma chère Chloé. Ma toute belle.
Ce soir je revois le cul de Padawan, les rires de Padawan, les cheveux de Padawan, les brusqueries de Padawan, le silence de Padawan. Je ne l'aime plus. Je l'aimerai toujours. J'ai créé un Padawan qui dédouble celui que j'ai connu, l'été dernier, lors du Rut du Printemps. Il a systématiquement refusé de me laisser entrer dans sa vie tout en m'offrant tout aussi systématiquement son corps de dix-sept automnes... Il a refusé que je l'enserre dans le carcan d'une illusion où il incarnait Arthur Rimbaud, et moi, non pas Verlaine, mais Lautréamont. Il vit sa vie de Padawan sans moi. Il ira loin. Et je serai toujours là pour applaudir à ses succès. Dans l'ombre qu'il m'a obligé d'habiter.
Mon chat Perse n'a jamais été aussi beau, aussi amoureux, aussi tendre, aussi en forme, aussi chevaleresque. Je l'aime.
J'aime aimer. J'aime les gens qui s'aiment. J'aime l'amour. J'aime aimer par procuration. J'aime être amoureux. Je suis en amour avec l'amour. Je voudrais que cet amour embrasse l'univers entier. Comme du chocolat 70% cacao fondu et versé partout, partout, sur le monde, pour que chaque aspérité, chaque orifice, chaque orient en soit couvert.
Je continue à lire sur la Chine antique. Ça m'habite totalement.
"Le retour, c'est le mouvement même du Dao Le faible, c'est l'efficacité même du Dao Les dix mille êtres sous le Ciel naissent du il-y-a Et l'il-y-a naît de l'il-n'y-a-pas."