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1.1.10

Triptique du Nouvel an : 1910



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En 1910, le monde ressemblait à ça :


La Belle Époque tirait tristement à sa fin. Les Grands Empires coloniaux aussi, mais rien ne semblait le laisser prévoir. Les Arts entraient résolument dans une nouvelle ère, marquée par l'abstraction et l'abandon des structures traditionnelles (tant au niveau des institutions que des techniques).

Depuis quelques mois, en 1910, la musique classique occidentale était alors bouleversée, dans ses fondements mêmes, par le travail de Arnold Schönberg, compositeur de musique atonale, interprété ici au piano par le grandissime Glenn Gould :




À noter qu'en 1910, c'est la naissance du quotidien Le Devoir, fondé par le tribun nationaliste Henri Bourassa, petit-fils de Louis-Joseph Papineau (Yo, Papine, c'est dans ta famille, ça!). D'ailleurs, je trouve perso qu'on n'utilise pas assez l'expression exclamative : «Par la barbe d'Henri Bourassa!» J'ai longtemps lu Le Devoir avec une régularité quasi intestinale, pour être sûr d'être le mieux informé du monde, et aussi pour faire partie de l'élite des quelque 3% de part de marché du vieux quotidien de Bourassa. Maintenant, je dois dire que je lui préfère La Presse (et surtout cyberpresse) pour plein de raisons, mais je reste attaché de façon émotive et nostalgique à la barbante création de ce cher Henri Bourassa, que je ne feuillette désormais que pour y lire Jean Dion, Antoine Robitaille et quelques autres.


(Si vous agrandissez cette image, vous pouvez lire le petit message coquin que l'orateur vous a laissé, bandes de chanceux!!!)




Bourassa, d'ailleurs, était un nationaliste canadien qui s'opposait à l'impérialisme britannique. C'est le jour de ma fête, le 11 octobre, qu'il confronta le Premier ministre de l'époque, Sir Wilfrid Laurier, sur la question de la construction par le Canada d'une flotille de guerre, uniquement consacrée à la participation du Royaume-Uni à une éventuelle guerre contre l'Empire allemand.
Comme quoi, d'un siècle à l'autre, les (mauvaises) raisons pour le Canada de faire son effort militaire à l'étranger ne changent que de terrain de jeux et de Maître impérialiste à satisfaire (là le Roi de Londres, ici le Président de Washington). Bourassa avait alors raison de s'inquiéter; nous avons tout autant raison de nous révolter de la participation de notre entité fédérale à des invasions belliqueuses...




C'est aussi en 1910 que le bon vieux Tolstoï passa la plume à gauche. Militant pacifiste à tendances anarchistes, il fut un maître à penser du jeune Gandhi (le futur Mahatma) avec qui il entretint une correspondance. C'est une figure majeure de la littérature russe de tous les temps. J'aime Tolstoï. J'aime les vieux anarchistes aristocrates (Léon Tolstoï était un comte, issu d'une famille de vieille noblesse), comme mon cher Bertrand Russell (l'immense philosophe anglais dont le prof Baillargeon a fait la bio, ici en hyperlien). Modèles, idoles, mentors : de feue ma grand-maman à Léon Tolstoï, en passant par Russell, Borges et Normand Baillargeon, je reste un «fils déchu de race surhumaine / race de géants, de forts, de hasardeux...» etc., un moindre rejeton de grandes figures axiales.


Tolstoï et sa femme (la photo fut prise l'année même de son décès)

7.10.09

Fontaine de joie



(Tout simplement parfait et magistral.

Brigitte Fontaine est une interprète de premier ordre. Et c'est probablement la dernière des grandes chanteuses françaises d'une autre époque.)




Aujourd'hui commence mon deuil de ma grand-maman, une femme que j'admirais et que j'aimais de tout mon coeur. C'était une femme libre, anticléricale, une vraie fille d'ouvriers qui, par ses actes et ses choix de vie, faisait échec, à elle seule, à la Grande Noirceur. Pas le genre de grand-maman gâteau comme dans les films, si vous voyez ce que je veux dire. Au contraire, elle buvait avec plaisir son brandy et son petit rouge, elle fumait et elle détestait faire la cuisine.

C'est pourquoi, pour célébrer la fin de ses quatre-vingt-dix ans de vie, j'écoute en boucle cette chanson de Brigitte Fontaine, Prohibition, que ma grand-maman n'aurait pas reniée.





"je suis vieille et je vous encule /
avec mon look de libellule /
je suis vieille et je vais crever /
un petit détail oublié /

passez votre chemin bâtard /
et filez vite au wagon bar /
je fumerai ma cigarette /
tranquillement dans les toilettes /

(partout c'est la prohibition...)

je suis vieille sans foi ni loi /
si je meurs ce sera de joie."


Madeleine (1920-2009), ma grand-mère.

16.9.09

Oh God...dess!

( Artémis d'Éphèse aux multiples mamelles)


Je succombe encore... Je crois que ça fait au moins vingt ans maintenant. Que je succombe. Devant la Madone. Damned. (Je me sens vieux.) Ça a commencé pour moi très tôt, il faut dire. Avec Boy Georges comme parèdre. Et malgré tout ce que l'on va me dire, malgré toutes les insultes et les mesquineries et les fausses pudeurs des régimbeurs, je vois dans l'oeuvre de cette chanteuse/chorégraphe/femme d'affaires pop, la magie toute-puissante d'une des déesses au sens fort de notre époque ; une prestigieuse prestidigitatrice, une Isis ou une Artémis d'Éphèse. Shalom, Madonna.

29.8.09

Fragments fous de désir(s) (AJOUT)

Note à moi-même : ne pas publier ce billet sur mon bogue. Je suis déjà assez troublé par ma sexualité, par mon univers fantasmatique, à quoi bon en faire l'étalage malsain et ostensible, au vu et au su de tout le monde...





Ce que je préfère chez les garçons :

- Les fesses. Les reins cambrés. Les hanches étroites. Un ventre plat. Les jambes...

- Des attitudes féminines, des gestes ambigus.

- Une façon de parler élégante, raffinée sans être ni affectée ni hipster; la vivacité d'esprit.

- Une minceur élancée, athlétique, et une virilité sans ostentation. Comme Andy Murray.

(Je crois que j'ai volé cette photo sur internet... shame on me)


- Une pilosité harmonieusement distribuée et bien entretenue.

- Les avant-bras poilus, torturés par des veines apparentes; les aisselles humides.

- Les secrets, les mystères, les ombres de l'intimité, les perversions, les charmes ambivalents de l'amitié entre garçons.

- L'éjaculation généreuse.




Léopold est mon idole.





Marcel Proust, dans son fameux questionnaire, répondait à : "La qualité que je préfère chez un homme", ceci : "Des charmes féminins."






Et à la question "La qualité que je préfère chez une femme", Proust écrivit la réponse suivante : "Des vertus d'homme et la franchise dans la camaraderie."





Ce que je préfère chez les femmes :

- Le champagne quand elles en boivent, non pas dans des flûtes (quel mauvais goût), mais dans des coupes évasées; ou quand elles s'y baignent...

- Une voix chaude, plutôt grave et veloutée, calme et d'une conversation raffinée.

- Une chatte bien épilée, qui s'ouvre magiquement sous l'action mouillée de la langue.

- Des seins enserrés dans un corset, et qui y palpitent d'excitation.



(Je crois que j'ai volé cette photo sur facebook... shame on me)


- La douceur de la peau.

- Les dessous chics et les gants de satin noir.

- Une gestuelle très féminine, très élégante, en toute occasion.

- Une sexualité très ouverte, très assumée.






Dita Von Teese est mon égérie sexuelle absolue.






Des fragments à ajouter? Des idées de fantasmes à m'offrir gracieusement? Des invitations? Des hurlements de dégoût devant autant de rousses et de roux étalés sur mon blogue? Des photos volées sur internet ou sur facebook à m'offrir gracieusement?


AJOUT IMPORTANT : À l'instigation de ce grand pleumat à l'Achigan (son texte est déjà en ligne, ici, et comme toujours, c'est génialement bien écrit), une nouvelle tague érotique est née : la Tague Bisensuelle. Qu'est-ce que vous préférez chez les filles et chez les garçons? Je précise : pas "chez les filles OU chez les garçons". Faites oeuvre de bisensualité, bande de post-freudiens décadents! Je veux voir des imâââges, des "vidios", des toiles célèbres, des exemples concrets, du stupre et de la franchise. Renvoyez-moi la tague et je vous promets des surprises. À vos claviers, multitudes des nations de mon lectorat : vous pouvez répondre sur ma page facebook, dans les commentaires ci-dessous, ou de préférence sur votre propre belogue.

Je me joins à l'Achigan pour taguer Mélodie Nelson, Alyss, le bélître, Maphto, filigrane, Alex, mais aussi FIEL, Ed Hardcore, Pierre-Luc, mon bon Chuck, la belle Dark, Le Pornographomane, Tattoo, Angélus, Simon les Nuages, The Citizen, et toute âme de bonne volonté, qui se sentirait interpelée par ladite Tague Bisensuelle.

Reste à trouver un autre mot que "tague", car personnellement, il m'emmerde. Le mot "pandémie ludique", à la place, vous conviendrait-il?




23.8.09

Maintenant, Nicolas et Bart!



Aujourd'hui est l'anniversaire de l'infâme exécution de Nicolas Sacco et de Bartolomeo Vanzetti, les deux anarchistes italo-américains qui soulevèrent, par la persécution qui les a poursuivis, la sympathie mondiale.





À tous les anarchistes, à tous les pelleteux de nuages qui comme moi sont encore sensibles à ce genre de symboles, à ce type d'événement, gardons-les, Nicolas et Bart, dans nos coeurs.




Aujourd'hui, c'est aussi l'anniversaire de naissance de ma grand-mère, 89 ans. Elle souffre de la maladie d'Alzheimer. Elle est belle et je l'aime. Cette grande dame de ma vie fut une féministe et une victime de la pauvreté ahurissante, de la noirceur immonde du Québec des années 30, 40 et 50. Dans mon coeur, elle a sa place avec Léa Roback et Madeleine Parent, les Gérin-Lajoie mère et fille, Françoise David et Idola Saint-Jean. Pour moi, le féminisme de ces grandes agitatrices est indissociable des anarchistes qui pleurent aujourd'hui sur un puissant symbole chanté par Moustaki et Joan Baez.






Je tiens aussi à souligner l'importance dans ma vie intellectuelle de Normand Baillargeon, professeur à l'UQàM et vulgarisateur scientifique hors pair, anarchiste et figure incontournable de la vie intellectuelle du Québec. C'est sous son influence que je me suis familiarisé avec les principaux théoriciens de l'anarchisme. Même si je ne me considère pas comme "anar" au sens strict, ma réflexion s'est nourrie de cette grande tradition politique.


2.8.09

Songs from the UK

Je pense à mes amies Pomme et Jeune Femme Moderne qui sont présentement quelque part au UK (à Edinburgh ou en route vers une autre ville) et je leur dédie avec toute mon affection ces quelques chansons (ô femmes que j'aime, ô chanteuses que je vénère : Beth Gibbons, Roisin Murphy, La Roux...) qui font ma joie de fidèle sujet de Sa Majesté. Rapportez-moi le Prince Harry en souvenir, et un tibia de Tolkien, mes toutes-belles, voulez-vous?








1.8.09

L'Homme est un poulet comme les autres

(Si vous cliquez sur le titre du présent billet, vous devriez tomber sur la b.o. d'un délicieux film français pas très récent qui avait fait ma joie, puisqu'il traite de deux sujets qui me passionnent et m'émoustillent, les Juifs et les homosexuels : L'Homme est une femme comme les autres.)




Oui, ça crève les yeux. Un bipède sans plumes, voilà ce que nous sommes!



N'en déplaise à Platon, c'est Diogène le Chien qui avait raison : l'Homme est une poule comme les autres. C'est fou comment ça glousse et que ça piaille les humains, quand ça veut... surtout l'été. Je me promenais dans le Village gay, hier soir, après le sémillant spectacle de Infected Mushrooms (groupe israélien de psy-trance). De vraies petites poulettes! Ça se dandinait adorablement sur les deux pattes arrières, la crête bien en l'air, déplumés comme pour sauter illico dans la rôtissoire ou pour se faire "farcir", et ça jacassait ferme!

Et que dire des femmes, qu'on surnomme affectueusement "chicks" et "ma poule", qui se dandinent non moins indécemment ces temps-ci que les petits coqs de Village ou de Laval, et qui perdent la tête pour des petits riens (surtout ceux griffés des célèbres LV et DG)...



Et l'Oeuf n'est-il pas une représentation mythique du monde depuis des millénaires? Une chose toute simple et si belle, qui inspirèrent les poètes et les prophètes, et que l'on nous vend désormais à grands coups de pubs (mauvaises) comme si c'était la panacée universelle...


Bref, je voulais vous partager mes réflexions anthropologiques sur le sujet. Cot cot.






En fait, j'aime les auteurs, les penseurs, les petits comiques qui savent user de phrases lapidaires (et parfois remplies de mauvaise foi) pour décrire l'être humain.





Dans le même ordre d'idée, je vous confie ces pages qui me firent sourire et réfléchir ces derniers temps, tirées de l'anthologie Al-Andalus dont je vous ai parlé ici. C'est un court extrait d'une oeuvre monumentale intitulée Le Collier unique, de l'auteur 'Iqd al-Farîd :


DE LA CLASSIFICATION DES HOMMES


Khâlid b. Safwân a dit : "Les hommes se répartissent en trois catégories : les savants, les orateurs et les hommes de lettres. Hors de celles-ci, il n'y a que la plèbe, responsable de la flambée des prix, de la pression exercée sur les marchés, et de la souillure des eaux."

Al-Hasan a dit : "Il y a trois sortes d'hommes : il y a d'abord les hommes dont on ne saurait se passer, à l'instar de la nourriture; il y a ensuite ceux que l'on peut comparer à des remèdes, dont le besoin se fait sentir occasionnellement. Les derniers, enfin, ressemblent aux maladies : de ceux-ci, nous n'avons nul besoin!"

Muttarif b. 'Abd Allâh b. al-Shikhkhîr a dit : "Il y a trois sortes de gens : les hommes, les êtres hybrides à figures humaine, nommés nâsnâs [note de la traductrice : "Ce dernier terme désigne soit un singe de petite taille, soit un être humain fabuleux n'ayant qu'un seul pied et ne se déplaçant que par sauts et par bonds comme certains oiseaux."], et les créatures qui ont été trempées dans le même bain que celui des humains."

Al-Khâlil b. Ahmad a dit : "Il y a quatre sortes d'hommes : il y a celui qui sait, et qui sait qu'il sait; c'est un savant, allez l'interroger! Il y a celui qui sait mais qui l'ignore; celui-là est un homme oublieux, il convient de lui rafraîchir la mémoire. Il y a celui qui ne sait pas et sait qu'il ne sait pas; celui-là est un ignorant : instruisez-le! Enfin, il y a celui qui ne sait rien mais qui l'ignore; celui-là est un sot : fuyez-le!"

[...]

Un autre poète a dit : "Il n'y a pas de plus grand malheur que celui d'enseigner à un ignorant, et de l'entendre prétendre, par ignorance, qu'il est plus savant que toi."

'Alî b. Abî Tâlib [quatrième calife de l'Islam] a dit : "Il y a trois sortes de gens : le Savant, docteur de la loi et de la religion, l'Homme engagé dans la quête de la science et qui se trouve sur la voie du salut, et, enfin, la populace, ballottée au gré du vent."

[...]

Le Prophète a dit : "Sois ou bien un savant, ou bien un élève engagé sur la voie du salut, car, en dehors de ces deux catégories, il n'y a guère de salut."




Aristote a dit : "Il y a trois sortes d'homme : les Vivants, les Morts, et ceux qui vont sur la Mer."

Bastalicious a dit : "Il y a trois catégories de gens : les poulets (de sexe masculin ou féminin), ceux-là sont comme des repas, ils sont beaux et appétissants; mangez-les! Les coqs sont comme les desserts, ils dominent de loin toute la table, mais ils doivent être consommés avec parcimonie et tout en sachant pleinement qu'ils n'apporteront jamais que des plaisirs fugaces, violents. Enfin, il y a les poussins, poètes et philosophes, sages et artistes, qui sont comme des amuse-gueules : tout simplement à croquer, mais fragiles et extravagants."




À votre tour maintenant de me décrire l'être humain...

16.3.09

Miscellaneous 6

En terminant de visionner Vicky Cristina Barcelona de mon cher Woody (ah qu'il vieillit bien dans son art, le cochon!!!), j'ai explosé! C'est salissant de ramasser ses organes et ses fluides corporels qui coulent sur les murs, sur les meubles, mais ça valait la peine. Je suis décidément le personnage de Juan Antonio, interprété par le (je m'attendais à mieux côté sensualité, quand même, mais bon) charmant Javier Bardem. Et si je ne suis pas un peintre, je suis quand même partant pour pas mal de trucs un peu hors norme, si je peux provoquer les choses...





Mon ami l'Achigan m'a fait découvrir PLEIN de nouvelles musiques, alors je suis totalement dans ma bulle depuis quelques jours. Une belle découverte, cette Roisin Murphy (en plus, je suis fou des araignées!!! ce sont nos alliés substantiels dans l'ordre du vivant et elles sont aussi merveilleuses que cette belle rouquine) :





Bon, mon sondage sur la bibitte qui me représente le mieux n'a pas eu l'heur de soulever les foules d'enthousiasme. Qu'à cela ne tienne! Je suis apparemment le scarabée sacré, symbole de la renaissance périodique du soleil, et j'approuve :

(I am gorgeous, am I not?)





Le monde est décidément beaucoup trop petit. TOUT LE MONDE se connaît, d'une façon ou d'une autre. Je trouve ça magique. Et quelque peu terrifiant. Mais bon. Tant que je reste plus ou moins incognito... Et assez machiavélique pour tirer quelques bonnes ficelles de temps en temps pour refermer le rideau sur des scènes par trop indécentes...






"Come! Come! Come here at once!!! (As soon as I'm left alone / The devil wanders into my soul)"






J'ai envie de vous tatouer des poèmes partout sur le corps pendant votre sommeil. J'ai des envies sexuellement intenses de devenir un incube. Pour hanter vos nuits, vos rêves, vos solitudes enténébrées. Pour vous exciter et vous effrayer. Et pour sentir les coeurs accélérer. Et pour sentir les queues se dresser, et les cons se mouiller, à mon passage d'haleine tiède dans vos cous. Je veux vous tatouer des horreurs et des beautés inouïes, des obscénités, des poèmes qui parlent un langage incompréhensible, dans une langue inconnue. Voir perler le sang. Juste un peu. Juste pour le plaisir de le lécher ensuite. Laissez-moi seul avec mes aiguilles. J'ai envie d'être seul, maintenant! Et de souffler comme un grand vent géométrique sur les ruines de Bactres.





Le flot de l'amour fatal

Va donc! va-t-en dormir ailleurs; laisse-moi seul;
laisse-moi complètement ivre et rôdant de nuit tout épris,
seul cette nuit jusqu'au matin, et dans le flot de ma folie;
si tu veux bien, pardonne et viens; sinon va-t-en, tourmente-moi!
Fuis loin de moi, de manière à ne pas tomber dans l'infortune!
...
Je reste seul avec mes pleurs, blotti dans le coin du chagrin;
tu peux donc en tout endroit faire tourner la meule de mes pleurs.
...
La nuit passée, j'ai vu en songe un vieillard au quartier d'Amour;
or de la main il me fit signe de venir à lui; il me dit:
"Si sur ta route est un dragon, l'Amour est comme l'émeraude;
par l'éclair de cette émeraude, mets vite en fuite ce dragon."

(Rumi)






Il y a encore des elfes en Islande! Je le savais!!! Je VEUX y aller. (Ils en parlent dans Slate... Ça doit donc être vrai, non?)




On devrait décidément rétablir les anciens paganismes. Je suis partant pour devenir prêtre du dieu Phallus. J'ai dans ma tête des obsessions malsaines de sacrifices, de cannibalisme, d'orgies et de bacchanales...




Ouin... Je suis un peu gothique, ce soir. Désolé. Ça doit être quelque chose que j'ai mangé, que j'ai de la misère à digérer, genre.





En terminant, je suis tombé sur cette vidéo qui présente l'écrivain Marguerite Yourcenar dans son univers intime. Malgré la piètre qualité de l'entrevue, ça m'a plongé dans une belle nostalgie. Je suis beaucoup trop jeune pour l'avoir connue. J'aurais aimé, tellement aimé la rencontrer! Ce que je préfère, au delà de ses chefs-d'oeuvres, ce sont ses mains. Et son air d'aristocrate en exil (ce qu'elle est, au demeurant, dans un sens, puisque d'origine "noble", et résidant aux États-Unis). C'est la plus classique de nos quasi contemporains. Une amoureuse au sens le plus humaniste et le plus sage du terme. Une grande, grande dame.

Une des très sélects auteurs qu'il vaut la peine d'avoir dans la collection de La Pléiade, parce qu'on y revient toujours, toujours. Qu'elle vous parle du yoga, des exercices spirituels des sages stoïciens, de la vie en Flandre au 16e siècle, de Mishima, de Piranèse ou de la protection de la nature (et plus particulièrement des animaux, cause qu'elle a contribuée à médiatiser dans les années soixante-dix grâce à sa notoriété), on sent chez elle tout sauf de l'artifice ; c'est avec un langage soutenu, parfois un peu trop rigide à mon goût, mais sensible, qu'elle s'exprime pour, on le jurerait, rendre hommage, en chaque mot, à la langue française. Sa rigueur n'est plus de notre temps. Mais sa sagesse (intuitive, cultivée, spirituelle, chtonienne, solaire, naturelle), elle, reste une flamme vive dans ma vie.




9.3.09

Suite à Éloge des minorités

Je n'aime pas l'idée de LA femme, éternelle et essentielle. Ça n'existe pas dans notre réalité. "On ne naît pas femme, on le devient." N'est-ce pas?

***

Car il faut distinguer le niveau de réalité (l'expression est de Boris Cyrulnik) sur lequel on se place. Degré zéro : biologique, à étudier comme on étudie les papillons ou les roches. Vrai : il y a deux sexes biologiques, mais c'est peu dire. Très peu.

Niveau culturel : être "femme" n'a pas la même signification à chaque âge de la vie, dans chaque partie du monde, dans chaque culture et dans chaque classe sociale.

Point de vue universel, juridique : tout individu est une personne morale née égale en droits et en libertés aux autres personnes.

Etc.

Il n'y a pas de point de vue privilégié, de niveau "meilleur" que l'autre : ça dépend de ce que l'on étudie, de ce dont on parle. Si je parle de la situation des prostituées mineures dans un pays du Tiers monde ou de l'excision du clitoris en Afrique animiste, il serait injuste que je ne tienne compte que de la "féminité" occidentale comme barème des féminitudes en général. Il serait étroit et peu intéressant de dire : il faut que toute les femmes au monde soient comme les femmes que je connais au Québec en 2009. Ça sonne bizarre, disons...

Et quand on se place au niveau démographique, ce n'est pas la même problématique en Chine et en Suède. Et si on prend le point de vue de la présence politique des femmes dans le parlementarisme canadien, je n'ai pas besoin de remonter aux origines de l'humanité (point de vue paléoanthropologique) pour parler de "plafond de verre".

Si je milite pour l'équité salariale dans la fonction publique ou dans les universités ou dans les médias, je fais acte de féminisme. Mais ça n'implique pas un système dogmatique de valeurs partagé par l'ensemble des militantes et militants féministes à propos de l'équité salariale ET à propos du port du voile islamique dans les lieux publics au Québec, par exemple. Ça implique seulement que la situation inique (les salaires plus bas pour les femmes, à compétence égale) a été critiquée en fonction d'une rationalité féministe et combattue en conséquence. Si je décide de suivre aveuglément certain(e)s leaders féministes sur une multitude de questions différentes, libre à moi. Mais ce n'est pas du tout ce que je privilégie, personnellement, car je n'aime pas beaucoup l'esprit de chapelle, les partis politiques et les idéologies qui bâillonnent toute forme de critique interne.

***

Le patriarcat est un système idéologique qui bénéficie à des hommes. Lesquels? Quand? Selon quelles modalités?

Le patriarcat est un terme très vaste, trop vaste pour être scientifiquement efficace : il faut le remplir, il faut débusquer son incarnation réelle, il faut démasquer ses critères et ses visages, ses stratégies et ses limites. Quand on critique le patriarcat sans donner de références réelles, on risque de parler dans le vide... de tomber dans l'amalgame et la généralisation hâtive. Il n'existe pas, d'un point de vue ontologique, quelque chose comme le Patriarcat éternel (tout à fait comme il n'existe pas de Femme éternelle ni d'Homme éternel). Ça prend de la viande sur les mots pour qu'on puisse s'en sustenter.

Cette "viande" ontologique, c'est dans les différences réelles qu'il faut la chercher : d'où mon hypothèse des minorités qui permet d'identifier des individus réels, des problèmes réels, des combats réels. Sinon, on tombe dans le discours bien-pensant, dans les voeux pieux, dans les abstractions universalistes.

Et je crois qu'il faut respecter les différences. Respecter les différences, ce n'est pas de marginaliser, ni de ghettoïser. Respecter les différences, c'est dire : okay, il y a tant de femmes qui ont des enfants, tant de femmes noires, tant de femmes homosexuelles, tant de femmes ingénieurs, tant de femmes qui souffrent de maladie mentale, etc., et toutes ces différences sont ÉGALES (en droit), mais n'impliquent pas les mêmes réalités, les mêmes asservissements causés par le patriarcat québécois, etc.

Partant de cette hypothèse, prendre conscience de cet éclatement nous rend plus sensible au fait qu'il n'y a pas NOUS (une majorité homogène) et les AUTRES (les marginaux traditionnels) : on abolit une norme. Car cette norme est un obstacle à l'égalité.

Cette norme est transmise par les instances traditionnelles, par atavisme ou par mimétisme. Comme une évidence.

Cette norme de LA femme (une certaine femme, la superwomen ou la victimiste ou la blanche hétérosexuelle), qui permet par exemple aux féministes états-uniennes de condamner les prostituées (ces victimes sans défense qui n'ont jamais droit de dire qu'elles se prostituent volontairement), les actrices porno (ces victimes sans défense et aliénées), les mères de famille qui restent à la maison pour élever leurs enfants (ces victimes sans défense d'un mari nécessairement dominateur), les femmes qui aiment la sodomie (okay, j'exagère) et tutti quanti (cf. A. Dworkin). Quand on maintient la norme instituée d'une majorité de femmes face aux autres, on perd le véritable grain de la photo, du portrait de groupe. On juge sans savoir, sans écouter, sans respecter. Par a priori.

Je ne fais que critiquer, comme Élisabeth Badinter, une certaine dérive du féminisme. Il y en a d'autres. Et l'ennemi n'en demeure pas moins le patriarcat tel qu'il peut s'étudier dans différentes situations, en tant qu'il promeut la domination d'une minorité d'hommes sur le reste de la population, en particulier leurs "femelles".

***

Or, dans mon texte, je mettais en parallèle cette idée de "minorités" (visibles ou invisibles, démographiques ou culturelles, biologiques ou économiques, etc.) avec celle de majorité. La majorité non pas comme norme du plus grand nombre, mais comme idéal individuel, philosophique. La majorité au sens des Lumières, celle qui a permis, selon Kant, à une minorité éclairée de faire la Révolution française pour le bénéfice de la société au complet (malgré toutes les critiques de la Révolution, ou plutôt de la Terreur, qu'émet Kant).

Le féminisme aujourd'hui, ce n'est plus de dire des fadaises comme : "Brûlons tous les soutiens-gorges", comme si c'était là le symbole, la pire horreur commise par le patriarcat. C'est affirmer : les différents enjeux qui touchent les femmes (ou plus précisément toutes les féminitudes) nécessitent de se pencher sur des problèmes réels, concrets, particuliers, multiples, divers, fonctionnels, institutionnels, quotidiens, interrelationnels, etc. Et de le faire de manière éclairée, c'est-à-dire : rationnelle, en "adulte" (au sens philosophique).

L'enjeu de la libération des femmes est de pouvoir revendiquer toutes ces différences, d'être aidé, soutenu et respecté dans ces différences. Face à une norme universaliste qui cache en fait une tentative d'asservissement à un modèle unique.

***

La discussion continue...

7.3.09

Éloge des minorités - Essai sur le féminisme


Le problème avec le féminisme, c'est que tout le monde a hâte que ce soit enfin terminé. Ainsi, lorsque les gens se plaignent des féministes (et les plaintes sont tellement nombreuses que nous n'en ferons pas mention ici), ils se plaignent de la PAROLE des féministes. Car je répète : tout le monde désire que ce soit réglé! Ce qui est réglé, logiquement, on n'en parle plus. Et c'est là où le bât blesse : à partir du moment où des femmes et des hommes féministes prennent la parole, il faut les écouter ou les faire taire. Parfois, on a réussi à les faire taire. À d'autres moments, et il faut s'en réjouir à plus d'un titre, la parole féministe fut intarissable. Incontournable. Assez puissante pour s'imposer et changer les choses. Or, tout ce qui est doté d'une puissance, et qui l'incarne en actions, finit nécessairement par être satisfait des résultats obtenus, et par se taire. On passe alors à autre chose.

Peut-on se sentir satisfait des changements sociétaux, culturels, politiques et économiques (ajoutez "etc." à chaque fois que j'énumère ce genre de listes) qui concernent les femmes et les rapports homme-femme? Satisfait au point de reléguer cette prise de parole militante au silence des choses rassurantes, acquises, accomplies? Car ce n'est pas le silence qui est un danger mortel, une mort en soi : c'est la parole. Le silence est peuplé de discours archivés, de livres, de souvenirs, de tout un fatras de langages enfin remisés dans le musée de notre civilisation (et pourquoi va-t-on encore au musée sinon pour y aller entendre le ronron des paroles dites, et donc désormais silencieuses?), où les y attends l'immortalité.

Le problème, en cette Journée de la Femme 2009, c'est justement l'absence de silence. On voudrait bien que le problème soit résolu, mais voilà, la parole ne s'est pas tue... Jusqu'où iront les féministes? Pourquoi, le droit de vote accordé, les Droits et les Lois modifiées en conséquence, l'égalité acquise officiellement (mais seulement officiellement), l'avortement légalisé, la contraception généralisée, les conditions économiques nouvelles, est-ce qu'il se trouve encore des hommes et des femmes pour être féministes? Ne serait-ce pas le tour aux hommes de se plaindre un peu, de se soucier du juste équilibre, de leurs Droits, et des Lois qui parfois peuvent leur paraître biaisées en favorisant indûment les femmes?

Non. Ce n'est pas leur tour, car ce ne le sera jamais. À moins que les choses se détériorent tellement (et on est encore loin du compte) que les injustices à leur égard deviennent une question de défense d'une minorité opprimée. -- À ce sujet, et pour clarifier quelque chose d'emblée, disons qu'il n'y a pas une égalité démographique absolue entre la gent masculine et la gent féminine : non seulement les femmes sont souvent un peu plus nombreuses statistiquement, mais n'oublions pas que des catégories à l'intérieur de ces deux genres sexuels viennent encore en diminuer les effectifs ou en atténuer l'homogénéité : environ 5 à 10% d'homosexuels souvent très réprimés (qu'on pense à Cuba ou à l'Iran), mais aussi des catégories d'âge aux problématiques différentes, des disparités profondes entre communautés culturelles, politiques ou économiques... Ce ne sont pas TOUS les hommes, soit un peu moins de 50% de l'humanité, qui ont asservi et dominé les femmes en tant que femmes. On parle d'une minorité d'hommes, ceux qui ont, par contingence historique, monopolisé un temps le pouvoir politique.

Le féminisme n'est donc pas (contrairement à ce que l'on entend d'un côté ou de l'autre) une lutte contre les hommes en tant qu'hommes, mais bien contre un système où les hommes eux-mêmes sont des victimes! Le féminisme est une myriade de combats, de discours, d'affrontements, de situations complexes, d'espaces de réflexion. Et c'est parce que, historiquement, ce sont les femmes qui ont subi (et subissent encore) les dérives de sociétés patriarcales, de religions misogynes, de comportements sexistes, d'iniquités diverses, d'asservissements directement causés par le fait d'être femmes plutôt qu'hommes, que nous pouvons, hors de tout doute, affirmer que le dialogue et les réformes vers davantage d'égalité doit nécessairement se faire dans le cadre du féminisme, et pas ailleurs.

Je ne dis pas qu'il n'y a pas des problématiques sociales actuelles à propos des hommes. Je dis seulement que nous sommes en plein processus, très récent, de prise de conscience, de réformes, de discussions, de mise en place d'un certain nombre de valeurs qui ne sont pas de vains mots. Je dis que les ruines du patriarcat sont encore fumantes ici, malgré ce que certaines et certains voudraient nous faire croire, - alors qu'elles commencent à peine à brûler ailleurs et ne sont même pas encore des ruines dans un grand nombre de pays. Je dis que ce n'est pas encore le temps de se taire. Et tant pis pour celles et ceux que ça choque.

On a donc une minorité qui fut longtemps opprimée et dévalorisée pour son identité sexuelle : les femmes. Et cette minorité est elle-même un ensemble de minorités qui se doublent et se recoupent, se juxtaposent et se répondent : celles qui sont homosexuelles (disons : membres de la catégorie LGBT), celles qui sont mères, celles qui sont encore d'âge mineur, celles qui sont amérindiennes, celles qui sont riches, celles qui sont cultivées, celles qui travaillent, celles qui sont à la maison, celles qui se sont déjà faites avorter, celles que non, celles qui sont artistes, celles qui sont pratiquantes d'une religion, celles qui sont immigrantes, celles qui sont monoparentales, celles qui sont encore chez leurs parents, celles qui souffrent de maladies, celles qui sont retraitées, celles qui excellent dans les sports, celles qui ne veulent pas d'enfant, celles qui font parties de communautés religieuses cloîtrées, celles qui sont gauchères, celles qui sont droitières, et les ambidextres, et celles qui ont des handicaps de toute sorte, etc. Des minorités qui n'ont pas les mêmes critères d'appartenance, et qui soulèvent des questions différentes pour chacune. Qui sont en relation entre elles, et avec les autres minorités composant la minorité masculine.

Cette idée de minorité telle que je l'expose n'est pas une forme de communautarisme. Car elle ne correspond en rien à un repli sur soi. Au contraire. C'est en affinant l'analyse des différentes minorités dans la société qu'on peut mieux faire apparaître les déséquilibres, les iniquités et les subtiles formes d'injustice, parfois invisibles quand on se place à un niveau trop global. Et le fait de se rendre compte que nous sommes TOUS membres de différents groupes minoritaires n'est pas innocent dans ce que je veux dire ici. À chaque fois qu'un groupe se prétend majoritaire dans la société, c'est non seulement faux et dangereux, mais ça sert surtout à asservir ou persécuter une minorité perçue comme étrangère ou barbare ou irresponsable (les femmes, les métèques, les Juifs, les Roms, les homosexuels, les fous, les autochtones, etc.).

Revendiquer son appartenance à des groupes minoritaires, c'est refuser l'appel de la majorité. C'est se sentir concerné par le combat pour l'égalité de toutes les autres minorités! A contrario, il n'existe peut-être que quatre majorités possibles : la majorité légale, la majorité démocratique, la majorité fallacieuse, et la majorité philosophique; leur ordre de présentation n'est pas fortuit et il vaut la peine de les étudier de plus près. Ces quatre types de majorité concernent l'ensemble des êtres humains, mais selon des modalités différentes.

La première est banale mais nécessaire : arrivé à un certain âge, un être humain devient majeur (ce qui lui accorde un certain nombre de devoirs, de droits, de libertés et de responsabilités qu'il n'avait pas ou seulement en partie avant cette date).

La seconde est un principe abstrait, qui n'est pas toujours admis comme la meilleure façon de faire de la politique, mais qui est tellement fondamental qu'il fait office de véritable mécanisme de légitimation de la démocratie : 50% + 1 des votants (majorité absolue) obtiennent ce pour qui ou pour quoi ils ont voté dans un système binaire, ou par le plus grand nombre de votes (majorité relative) dans un système pluraliste.

La majorité fallacieuse est plus complexe... Elle concerne toutes les occurrences d'un appel au plus grand nombre, - afin de tromper, de convaincre à tout prix, d'étayer des propos mensongers, etc. On parle de "majorité fallacieuse" quand, par exemple, un sophisme fait appel au plus grand nombre (argumentum ad populum) pour convaincre : "Tout le monde le dit, tout le monde le fait... donc je le dis ou le fais aussi." Ou : "La majorité des Québécois regardent telle émission de télé, alors ça doit être bon." Ou encore : "La majorité des femmes sont maintenant égales aux hommes, alors, est-ce qu'on pourrait changer de sujet?" Bien sûr, il faut éviter ce type d'argument fallacieux devant un philosophe, un sociologue compétent ou une féministe qui se respecte...

La quatrième majorité possible est la plus difficile à atteindre. Elle ne concerne que l'individu lui-même, qui existe dans un monde toujours-déjà constitué d'interdits, de lois, de sciences, de religions, d'autorités, de procédures, de traditions, de tabous, de confort, de hiérarchies, de susceptibilités, de problèmes, de guerres, de droit de vote et de dentistes. C'est une majorité philosophique en ce qu'elle est de l'ordre de la prise de conscience de notre propre liberté, cette petite chose fragile qui gît au fond de l'ensemble des déterminismes de notre monde. Le philosophe Kant la définit ainsi, en latin : "Sapere aude!" Aie le courage de penser par toi-même! Aie le courage de faire usage de ta raison! Oui, les choses sont ainsi faites qu'elles sont loin d'être parfaites, d'être modifiables en tout temps, de nous laisser toujours cette possibilité de devenir "majeur" au sens philosophique. Kant, d'ailleurs, ne dit pas : fuck les autorités, fuck les structures, fuck l'école, fuck la pensée unique et fuck les gens qui ne sont pas d'accord avec moi! Il dit : si vous êtes soldats, obéissez ; si vous êtes catholiques, obéissez au Pape ; si vous êtes employés, obéissez à votre patron ; si vous êtes enfants, obéissez à vos parents! Mais.

Mais. "Sapere aude", ça veut dire : okay, si c'est comme ça, je vais obéir parce que je n'ai pas le choix PRÉSENTEMENT. Mais je vais tout faire (tout lire, tout apprendre, tout réfléchir, tout méditer, tout discuter avec mes congénères, tout interroger, tout critiquer) pour remettre en question ce qu'on m'impose dans des situations où je n'ai pas le choix. Je vais obéir pour l'instant, mais watch out : je vais tout faire pour devenir majeur au sens philosophique, et je vais tout faire pour que les autres deviennent majeurs eux aussi, en militant pour la transformation de la société. Parce qu'à chaque fois que je laisse quelqu'un penser à ma place, je suis comme un enfant à qui on dit : "Laisse faire, tu ne peux pas comprendre, et tu ne peux rien faire pour changer les choses, tu es trop petit."

En conclusion, le féminisme est cet espace mouvant, vivant, puissant, à l'intérieur duquel je peux faire usage librement de ma raison et agir en conséquence dans la société. Prendre conscience qu'on appartient tous à de multiples minorités (qui ne sont pas toujours visibles), c'est se retenir de s'identifier à une quelconque "majorité silencieuse". Plutôt que majoritaire au sens quantitatif : devenir majeur au sens qualitatif. Plutôt que silencieux : être actif, loquace, interrogatif, critique. Afin que par le libre usage de ma raison, je puisse participer à une des plus formidables révolutions que l'humanité ait connue (à l'image des révolutions pas très tranquilles qui furent celle des différentes libérations : des Afro-Américains, des homosexuels, des États coloniaux, des consciences). La révolution qui débuta par le courage de quelques femmes (comme les Clara Zetkin et Rosa Luxemburg qui figurent ci-haut, ou comme Simone de Beauvoir, ou comme Angela Yvonne Davis), et qui se transforma bien vite en mouvement éclaté, divers, puissant, égalitariste, cacophonique et menaçant pour le "désordre établi" (c'est-à-dire pour les bénéficiaires traditionnels de la domination, quelle qu'elle soit).

Devenir philosophiquement majeurs : c'est ce à quoi le féminisme nous convie aujourd'hui.

24.2.09

Four Women

Le mois de l'histoire des Noirs se termine et je m'en serais voulu, pour différentes raisons, de ne pas écrire à ce sujet. J'avais surtout envie de parler de quatre femmes afro-américaines qui m'inspirent et que j'aime. (Le choix était déchirant, et je m'en suis tenu à des Afro-Américaines, mais c'est loin d'être les seules qui honorent les femmes noires à travers le monde).




Étant donné que je suis full concept, j'ai calqué ce billet sur la chanson Four Women, de Nina Simone, avec laquelle je suis profondément en amour. Nina Simone est "the High Priestress of the soul" et ce n'est pas pour rien. Elle a une voix qui arrache, une attitude inimitable, un caractère de cochon (pour dire le moins) et un talent qui dépasse l'entendement.



Cette chanson a fait scandale. Même parmi la communauté afro-américaine. Car elle est d'une violence et d'une vérité cruelles, qui la font témoigner pour des générations de femmes noires dominées par l'esclavagisme, le racisme, la ségrégation et le patriarcat.

Nina Simone a milité pour les Civil Rights à l'époque du révérend Martin Luther King, qu'elle connaissait personnellement. Après de nombreuses années de lutte, de chant engagé et de deuil, la grande Nina s'est exilée en France.

J'aime Nina Simone. J'aime son oeuvre. J'aime ce qu'elle représente : la puissance de l'art engagé, sans compromis, sans compromissions.





La deuxième grande dame dont je désire faire l'éloge est une icône encore plus forte de la lutte pour l'égalité des Noirs aux États-Unis. Angela Yvonne Davis, après une enfance marquée par l'horreur du racisme et de la ségrégation, a étudié la philosophie en Europe, auprès des maîtres de l'école de Francfort, Adorno et Marcuse en particulier. Devenue une marxiste et une féministe notoire aux États-Unis, elle fut emprisonnée et accusée de complicité dans un acte meurtrier posé par des militants Black Panthers dont elle était proche. Une immense vague de solidarité mondiale se souleva pour réclamer sa libération : de Sartre à Prévert, en passant par John Lennon et Yoko Ono, qui lui dédièrent une chanson (assez ordinaire, au demeurant), Angela.

Dans l'extrait que je n'arrive pas à placer sur mon blogue mais qui est disponible en cliquant sur les mots que j'écris présentement, Angela Davis répond dans un excellent français aux questions d'un journaliste suisse à propos de son parcours. J'adore!

Elle enseigne encore, en 2009, et son dernier livre, Les Goulags de la démocratie, dénonce encore et toujours le système carcéral états-uniens, où les Noirs sont surreprésentés parmi les quelque deux millions de prisonniers qui le compose.



La troisième femme qui m'inspire, j'en ai parlé dans un billet précédent. C'est Amina Wadud. Je trouve que le texte paru dans Libé en 2005 dit tout, à son sujet :

Amina Wadud : "Nous voulons être des musulmanes modernes"

Amina Wadud, Afro-Américaine convertie dans les années 70, est une des figures majeures du féminisme musulman. Professeure d’études islamiques à l’université du Commonwealth de Virginie, elle avait fait sensation, en mars [2005], en dirigeant la prière du vendredi dans une mosquée new-yorkaise devant une assemblée mixte. Elle y avait appelé à l’égalité hommes-femmes ; plus tôt, au Canada, elle s’était montrée favorable au mariage homosexuel entre musulman(e)s. Son livre (Coran et femme) relit le Coran depuis une perspective féminine. « Je propose un jihad antisexiste parce que le temps est venu pour les musulmanes de revendiquer leurs droits. C’est une tâche titanesque, car c’est un défi aux ultraorthodoxes qui monopolisent l’interprétation des textes. Je vois grandir cette contestation révolutionnaire, même si je mourrai avant que des grands changements se produisent. [...] J’ai entrepris des recherches : en quatorze siècles, il ne s’était pas écrit une ligne sur des interprétations féminines des écritures. Or, dans le Coran, il y a davantage de versets sur la justice sociale liée aux femmes que sur tout autre type de justice. [...] En résumé, nous ne voulons pas être des Occidentales modernes, mais des musulmanes modernes. »

(François MUSSEAU, publié dans Libération, mercredi 2 novembre 2005.)

Ici, elle parle de l'importance pour l'islam d'une lecture spécifiquement féminine des textes sacrés :



Amina Wadud est, peut-on dire, très peu appréciée par les islamistes et les traditionalistes... Et dans le contexte post-11 septembre dans lequel elle s'inscrit, le fait d'être musulmane aux États-Unis représente un combat de tous les instants contre l'intolérance, l'ignorance et l'islamophobie. Son courage m'inspire énormément.




Finalement... bah... c'est sûr que ça crée une certaine rupture avec les trois précédentes, mais je DEVAIS parler d'elle : Pam Grier! Y a-t-il une seule femme aussi funky qu'elle dans la cinématographie des années 70??? Je l'ai découverte, comme tout le monde, dans son grand "come-back" de Jackie Brown, le film de Tarantino qui n'a pas autant plu que Pulp Fiction, mais pour lequel je garde une affection particulière. Elle joue désormais dans des séries policières et surtout dans la série télévisée axée sur l'homosexualité féminine "The L Word".

On peut voir ici la sublime actrice danser au début d'un film de série B, Foxy Brown...




LOVE YA SISTA!!!!

18.2.09

Veilles-tu, Simone? Veilles!


Aujourd'hui, à l'émission de Christiane Charette, une entrevue avec la nièce de Simone Weil cette philosophe dont j'ai parlé dans un billet précédent (Une vocation à l'anéantissement).

C'était une entrevue fascinante, ne serait-ce qu'à cause de cette voix, un peu traînante, un peu snob, la voix de cette héritière du fardeau d'une filiation terrible (être la fille d'un mathématicien de génie qui fuit en Amérique avec sa famille pour éviter l'extermination, André Weil, et la nièce d'une "sainte", d'une philosophe aux idées subtiles et aux actions d'éclat, qui meure à 34 ans de malnutrition et de tuberculose en pleine guerre, à Londres, en Résistance et en rupture avec De Gaulle). Une voix qui prétendait se revendiquer de l'humour alors qu'elle n'a rien exprimé d'un tant soit peu léger ou drôle... sauf une fois, et ça mérite d'être souligné : quand elle dit que toute jeune, elle cherchait en vain dans sa cervelle "des pensées dignes de cette géniale tante". Le ton était plaisant, et l'anecdote, plutôt cocasse.

Ce qui m'a intéressé dans cette entrevue, c'est surtout le regard que porte la famille sur un de ses membres lorsqu'il devient célèbre. Cette notoriété déracine littéralement l'individu : la famille au premier chef se voit soudainement abandonnée par l'être qu'elle a pourtant porté en son sein, et peut ainsi très mal réagir, ou le récupérer à son propre profit -- comme il arrive d'ailleurs trop souvent dans l'histoire de la philosophie et de la littérature... Qu'on pense à Nietzsche, récupéré par sa soeur (entre autres) à des fins de propagande nazie, ou à Rimbaud, dont la mère et la soeur ont agi comme des aimants afin de retenir dans leur giron leur trop sulfureux Arthur.


(Nietzsche et sa soeur Élisabeth)


Dernièrement encore, la fille d'André Gide éditait un court récit de son homosexuel de père, Le Ramier, un fond de tiroir où le vieux Gide raconte en clair-obscur une nuit de plaisirs avec un jeune de 15 ans, Ferdinand, surnommé le Ramier, "car l'amour le faisait roucouler". Catherine Gide, ça m'avait frappé alors, et je n'étais pas le seul, tentait de sublimer, de minimiser la sexualité de son célèbre père, d'en faire une posture esthétique... Et il y a encore Maria Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges (un de mes quelques écrivains vraiment préférés), qui a eu des démêlés avec la justice en bloquant la réédition dans la Pléiade des Oeuvres complètes, en français, de Borges, et en faisant condamner pour diffamation le blogueur et auteur Pierre Assouline qui avait osé la critiquer dans sa démarche bassement, bêtement, mercantile.

Kundera (parmi d'autres) a eu des mots très durs envers ces "testaments trahis", envers ces héritiers qui se proclament les seuls véritables exégètes ou propriétaires des oeuvres, envers ces veuves et ces mamans éplorés qui, à défaut de "castrer" ou de détruire dans l'oeuf un talent un peu déviant ou exceptionnel, tentent d'en effacer les aspérités posthumes...

Pour en revenir à Sylvie Weil, celle-ci semble avoir souffert de différentes façons du prestige de sa tante. De l'éclat intellectuel aveuglant qui la rejette, elle si normale, dans l'ombre, jusqu'à la vénération de ses grands-parents pour leur fille-météore, en passant par le décès prématuré de la grande Simone qui plonge tout le monde dans le désarroi. Durant l'entrevue, elle affirme en particulier : "Une famille où un jeune meure est une famille brisée; une famille ne s'en remet jamais vraiment." Ce que je tente de montrer, c'est un certain "clash" dans l'appréciation des événements, entre les lecteurs ou les admirateurs qui "entrent en phase" avec la personne exceptionnelle (on admire le courage, la détermination, l'intelligence, le mysticisme, voire le martyre de Simone Weil), et la réaction des proches, qui sont perturbés et déstabilisés, et parfois même révoltés, par ce qui est chez elle "anormal", hors-norme. Car ultimement, la famille se sent menacée en tant qu'organisme : perte d'intimité, d'identité personnelle, de réputation, etc.

La peur de la différence radicale au sein même de la famille peut créer des déchirures atroces. On interne, on rejette, on réforme, on réhabilite, on pervertit, on retranche, on tente de ramener dans le droit chemin, on enferme, on isole, on dénonce, on martyrise, on persécute, on trahit à tour de bras. Depuis les lettres de cachet du 17e siècle, étudiés par Michel Foucault, un ensemble de réactions viscérales (carcérales, cérébrales, structurales, procédurales...) se met en branle en Occident pour ramener le membre "dérangeant" dans l'orbite familiale... Quitte à le briser. Ou à l'éradiquer.

Simone Weil a eu le destin de ceux qui font fi des obligations "familiales", au profit de la Civilisation elle-même. Elle a fracassé les fragiles ornières du quotidien. Et si en tant que lecteur je la vénère, sa nièce m'a aujourd'hui fait réfléchir sur l'impact réel que peut avoir une telle personnalité sur son entourage. Même si, au final, je tranche en faveur du "monstre", contre ses héritiers...

PS : J'aurais tant de choses encore à dire sur Simone Weil, sur tout ça... Je n'ai pas l'impression d'avoir écrit quelque chose de très accessible... Ni même de très adéquat. Mais il faut laisser les mots à leur vide ontologique : qu'ils fassent leur chemin, leur travail de mémoire, quitte à y revenir plus tard. Quitte à laisser l'essentiel se dire, se lire, dans l'indicible. Dans la marge.




À Rome, dans l'Antiquité la plus reculée, le peuple avait instauré la république en chassant les rois étrangers qui le gouvernaient en tyrans. Mais n'avait pas aboli le poste, en tant que tel : le Rex sacrorum ("roi des choses sacrées") demeura la figure la plus haute de la prêtrise officielle. Sans pouvoir politique et sans charge militaire, c'était un officiant chargé d'un certain nombre de rites. Entre autre, une fois par années, des prêtresses venaient l'admonester en pleine nuit, en disant : "Veille-toi, Roi? Veille!"Une façon de préserver, au moins symboliquement, un gardien spirituel sur la Cité...