
Le problème avec le féminisme, c'est que tout le monde a hâte que ce soit enfin terminé. Ainsi, lorsque les gens se plaignent des féministes (et les plaintes sont tellement nombreuses que nous n'en ferons pas mention ici), ils se plaignent de la PAROLE des féministes. Car je répète : tout le monde désire que ce soit réglé! Ce qui est réglé, logiquement, on n'en parle plus. Et c'est là où le bât blesse : à partir du moment où des femmes et des hommes féministes prennent la parole, il faut les écouter ou les faire taire. Parfois, on a réussi à les faire taire. À d'autres moments, et il faut s'en réjouir à plus d'un titre, la parole féministe fut intarissable. Incontournable. Assez puissante pour s'imposer et changer les choses. Or, tout ce qui est doté d'une puissance, et qui l'incarne en actions, finit nécessairement par être satisfait des résultats obtenus, et par se taire. On passe alors à autre chose.

Peut-on se sentir satisfait des changements sociétaux, culturels, politiques et économiques (ajoutez "etc." à chaque fois que j'énumère ce genre de listes) qui concernent les femmes et les rapports homme-femme? Satisfait au point de reléguer cette prise de parole militante au silence des choses rassurantes, acquises, accomplies?
Car ce n'est pas le silence qui est un danger mortel, une mort en soi : c'est la parole. Le silence est peuplé de discours archivés, de livres, de souvenirs, de tout un fatras de langages enfin remisés dans le musée de notre civilisation (et pourquoi va-t-on encore au musée sinon pour y aller entendre le ronron des paroles
dites, et donc désormais silencieuses?), où les y attends l'immortalité.
Le problème, en cette Journée de la Femme 2009, c'est justement l'absence de silence. On voudrait bien que le problème soit résolu, mais voilà, la parole ne s'est pas tue... Jusqu'où iront les féministes? Pourquoi, le droit de vote accordé, les Droits et les Lois modifiées en conséquence, l'égalité acquise officiellement (mais seulement officiellement), l'avortement légalisé, la contraception généralisée, les conditions économiques nouvelles, est-ce qu'il se trouve encore des hommes et des femmes pour être
féministes? Ne serait-ce pas le tour aux hommes de se plaindre un peu, de se soucier du juste équilibre, de leurs Droits, et des Lois qui parfois peuvent leur paraître biaisées en favorisant indûment les femmes?
Non. Ce n'est pas leur tour, car ce ne le sera jamais. À moins que les choses se détériorent tellement (et on est encore loin du compte) que les injustices à leur égard deviennent une question de défense d'une minorité opprimée. -- À ce sujet, et pour clarifier quelque chose d'emblée, disons qu'il n'y a pas une égalité démographique absolue entre la gent masculine et la gent féminine : non seulement les femmes sont souvent un peu plus nombreuses statistiquement, mais n'oublions pas que des catégories à l'intérieur de ces deux genres sexuels viennent encore en diminuer les effectifs ou en atténuer l'homogénéité : environ 5 à 10% d'homosexuels souvent très réprimés (qu'on pense à Cuba ou à l'Iran), mais aussi des catégories d'âge aux problématiques différentes, des disparités profondes entre communautés culturelles, politiques ou économiques... Ce ne sont pas TOUS les hommes, soit un peu moins de 50% de l'humanité, qui ont asservi et dominé les femmes en tant que femmes. On parle d'une minorité d'hommes, ceux qui ont, par contingence historique, monopolisé un temps le pouvoir politique.

Le féminisme n'est donc pas (contrairement à ce que l'on entend d'un côté ou de l'autre) une lutte contre les hommes en tant qu'hommes, mais bien contre un système où les hommes eux-mêmes sont des victimes! Le féminisme est une myriade de combats, de discours, d'affrontements, de situations complexes, d'espaces de réflexion. Et c'est parce que, historiquement, ce sont les femmes qui ont subi (et subissent encore) les dérives de sociétés patriarcales, de religions misogynes, de comportements sexistes, d'iniquités diverses, d'asservissements directement causés par le fait d'être
femmes plutôt qu'hommes, que nous pouvons, hors de tout doute, affirmer que le dialogue et les réformes vers davantage d'égalité doit nécessairement se faire dans le cadre du féminisme, et pas ailleurs.
Je ne dis pas qu'il n'y a pas des problématiques sociales actuelles à propos des hommes. Je dis seulement que nous sommes en plein processus, très récent, de prise de conscience, de réformes, de discussions, de mise en place d'un certain nombre de valeurs qui ne sont pas de vains mots. Je dis que les
ruines du patriarcat sont encore
fumantes ici, malgré ce que certaines et certains voudraient nous faire croire, - alors qu'elles commencent à peine à brûler ailleurs et ne sont même pas encore des ruines dans un grand nombre de pays. Je dis que ce n'est pas encore le temps de se taire. Et tant pis pour celles et ceux que ça choque.

On a donc une minorité qui fut longtemps opprimée et dévalorisée pour son identité sexuelle : les femmes. Et cette minorité est elle-même un ensemble de minorités qui se doublent et se recoupent, se juxtaposent et se répondent : celles qui sont homosexuelles (disons : membres de la catégorie
LGBT), celles qui sont mères, celles qui sont encore d'âge mineur, celles qui sont amérindiennes, celles qui sont riches, celles qui sont cultivées, celles qui travaillent, celles qui sont à la maison, celles qui se sont déjà faites avorter, celles que non, celles qui sont artistes, celles qui sont pratiquantes d'une religion, celles qui sont immigrantes, celles qui sont monoparentales, celles qui sont encore chez leurs parents, celles qui souffrent de maladies, celles qui sont retraitées, celles qui excellent dans les sports, celles qui ne veulent pas d'enfant, celles qui font parties de communautés religieuses cloîtrées, celles qui sont gauchères, celles qui sont droitières, et les ambidextres, et celles qui ont des handicaps de toute sorte, etc. Des minorités qui n'ont pas les mêmes critères d'appartenance, et qui soulèvent des questions différentes pour chacune. Qui sont en relation entre elles, et avec les autres minorités composant la minorité masculine.
Cette idée de minorité telle que je l'expose n'est pas une forme de communautarisme. Car elle ne correspond en rien à un repli sur soi. Au contraire. C'est en affinant l'analyse des différentes minorités dans la société qu'on peut mieux faire apparaître les déséquilibres, les iniquités et les subtiles formes d'injustice, parfois invisibles quand on se place à un niveau trop global. Et le fait de se rendre compte que nous sommes TOUS membres de différents groupes minoritaires n'est pas innocent dans ce que je veux dire ici. À chaque fois qu'un groupe se prétend majoritaire dans la société, c'est non seulement faux et dangereux, mais ça sert surtout à asservir ou persécuter une minorité perçue comme étrangère ou barbare ou irresponsable (les femmes, les métèques, les Juifs, les Roms, les homosexuels, les fous, les autochtones, etc.).

Revendiquer son appartenance à des groupes minoritaires, c'est refuser l'appel de la majorité. C'est se sentir concerné par le combat pour l'égalité de toutes les autres minorités!
A contrario, il n'existe peut-être que quatre
majorités possibles : la majorité légale, la majorité démocratique, la majorité fallacieuse, et la majorité philosophique; leur ordre de présentation n'est pas fortuit et il vaut la peine de les étudier de plus près. Ces quatre types de majorité concernent l'ensemble des êtres humains, mais selon des modalités différentes.
La première est banale mais nécessaire : arrivé à un certain âge, un être humain devient majeur (ce qui lui accorde un certain nombre de devoirs, de droits, de libertés et de responsabilités qu'il n'avait pas ou seulement en partie avant cette date).
La seconde est un principe abstrait, qui n'est pas toujours admis comme la meilleure façon de faire de la politique, mais qui est tellement fondamental qu'il fait office de véritable mécanisme de légitimation de la démocratie : 50% + 1 des votants (majorité absolue) obtiennent ce pour qui ou pour quoi ils ont voté dans un système binaire, ou par le plus grand nombre de votes (majorité relative) dans un système pluraliste.
La majorité fallacieuse est plus complexe... Elle concerne toutes les occurrences d'un appel au plus grand nombre, - afin de tromper, de convaincre à tout prix, d'étayer des propos mensongers, etc. On parle de "majorité fallacieuse" quand, par exemple, un sophisme
fait appel au plus grand nombre (
argumentum ad populum) pour convaincre : "Tout le monde le dit, tout le monde le fait... donc je le dis ou le fais aussi." Ou : "La majorité des Québécois regardent telle émission de télé, alors ça doit être bon." Ou encore : "La majorité des femmes sont maintenant égales aux hommes, alors, est-ce qu'on pourrait changer de sujet?" Bien sûr, il faut éviter ce type d'argument fallacieux devant un philosophe, un sociologue compétent ou une féministe qui se respecte...

La quatrième majorité possible est la plus difficile à atteindre. Elle ne concerne que l'individu lui-même, qui existe dans un monde toujours-déjà constitué d'interdits, de lois, de sciences, de religions, d'autorités, de procédures, de traditions, de tabous, de confort, de hiérarchies, de susceptibilités, de problèmes, de guerres, de droit de vote et de dentistes. C'est une majorité philosophique en ce qu'elle est de l'ordre de la prise de conscience de notre propre liberté, cette petite chose fragile qui gît au fond de l'ensemble des déterminismes de notre monde. Le philosophe Kant la définit ainsi, en latin : "
Sapere aude!" Aie le courage de penser par toi-même! Aie le courage de faire usage de ta raison! Oui, les choses sont ainsi faites qu'elles sont loin d'être parfaites, d'être modifiables en tout temps, de nous laisser toujours cette possibilité de devenir "majeur" au sens philosophique. Kant, d'ailleurs, ne dit pas :
fuck les autorités,
fuck les structures,
fuck l'école,
fuck la pensée unique et
fuck les gens qui ne sont pas d'accord avec moi! Il dit : si vous êtes soldats, obéissez ; si vous êtes catholiques, obéissez au Pape ; si vous êtes employés, obéissez à votre patron ; si vous êtes enfants, obéissez à vos parents! Mais.
Mais. "
Sapere aude", ça veut dire : okay, si c'est comme ça, je vais obéir parce que je n'ai pas le choix PRÉSENTEMENT. Mais je vais
tout faire (tout lire, tout apprendre, tout réfléchir, tout méditer, tout discuter avec mes congénères, tout interroger, tout critiquer) pour remettre en question ce qu'on m'impose dans des situations où je n'ai pas le choix. Je vais obéir pour l'instant, mais
watch out : je vais tout faire pour devenir majeur au sens philosophique, et je vais tout faire pour que les autres deviennent majeurs eux aussi, en militant pour la transformation de la société. Parce qu'à chaque fois que je laisse quelqu'un penser à ma place, je suis comme un enfant à qui on dit : "Laisse faire, tu ne peux pas comprendre, et tu ne peux rien faire pour changer les choses, tu es trop petit."

En conclusion, le féminisme est cet espace mouvant, vivant, puissant, à l'intérieur duquel je peux faire usage librement de ma raison et agir en conséquence dans la société. Prendre conscience qu'on appartient
tous à de multiples minorités (qui ne sont pas toujours visibles), c'est se retenir de s'identifier à une quelconque "majorité silencieuse". Plutôt que majoritaire au sens quantitatif : devenir majeur au sens qualitatif. Plutôt que silencieux : être actif, loquace, interrogatif, critique. Afin que par le libre usage de ma raison, je puisse participer à une des plus formidables révolutions que l'humanité ait connue (à l'image des révolutions pas très tranquilles qui furent celle des différentes libérations : des Afro-Américains, des homosexuels, des États coloniaux, des consciences). La révolution qui débuta par le courage de quelques femmes (comme les Clara Zetkin et Rosa Luxemburg qui figurent ci-haut, ou comme Simone de Beauvoir, ou comme Angela Yvonne Davis), et qui se transforma bien vite en mouvement éclaté, divers, puissant, égalitariste, cacophonique et menaçant pour le "désordre établi" (c'est-à-dire pour les bénéficiaires traditionnels de la domination, quelle qu'elle soit).
Devenir philosophiquement majeurs : c'est ce à quoi le féminisme nous convie aujourd'hui.